vendredi 17 septembre 2021

8848 PROJECT by Bearman Xtri 2021

Samedi 18 Septembre, 6h30, Lac du Boulou, départ du 8848 Project!
Photo Ursula Perrier.


Dimanche 19 Septembre 2021, 5h00 du matin. Ursula et moi sommes seuls dans les douches collectives des vestiaires du Stade de foot d’Amélie les Bains. Ma lampe frontale posée au sol projette une lumière blafarde sur les faïences ébréchées des murs qui nous entourent. Au plafond, un tuyau rouge serpente et nous tirons l’un et l’autre sur les chaînettes des poires de douches qui y sont suspendues . Nos silhouettes se dessinent en ombre chinoise sur les murs et le plafond. Le son de l’eau qui coule sur nous et rebondit sur le sol résonne, à part ça, aucun bruit. Cette eau vient laver les stigmates d’une journée de course qui aura commencée 22h30 plus tôt. 


Avec 222 km au compteur et 8 629 m de dénivelée dans les jambes, je viens de finir, “à ma manière” ce premier challenge 8 848! 


Bien dans mon corps, bien dans ma tête, c’est à Ursula qui m’aura accompagné tout au long de cet effort que revient cette petite réussite!





Présentation de l’épreuve:






Lors de la cérémonie de clôture de l’édition 2020 du Bearman, Sam (Laidlow) avait lancé l'idée du projet. Une course format XXL mais présentant plus de difficultés que le Bearman lui-même, à savoir un dénivelé de géant, un cumul de 8 848m pour atteindre le chiffre d’or, celui de l’altitude du mont Everest...rien que ça!


Je me souviens très bien de ce silence pesant qui s’en est suivi parmi les personnes présentes…..puis des rires nerveux qui lui succédèrent.

Pour ma part, ce jour là, après une saison 2020 quasi inexistante et la course catastrophique de la veille sur le Half, je crois m’être pris la tête entre les mains, comme pour me dire que je ne voulais pas l’entendre.


Quelque part pourtant, au fond de moi, une petite voix me disait “t’aurais bien envie d’y goûter hein?


L’idée fit son chemin dans ma tête tout le long de l’hiver avant d’oser un jour en parler à voix haute à Ursula et Max lors d’un petit déjeuner. Max me répondit aussitôt par un “Papa, tu vas pas y arriver, tu vas t'arrêter en vomissant”. Ok, ça c’était dit avec le mérite d'être on ne peut plus clair, et pas mal aussi pour me rassurer dans mes perspectives de participation.


J’avais pourtant lu et relu le petit texte de présentation de l’épreuve sur le site, lui aussi était clair. (https://bearmanxtri.com/fr/project-8848/ )


On pouvait entre autre y lire ceci:


28 personnes, 22 heures, 8848m de dénivelé.


…..Ce voyage est fait pour ceux d’entre vous qui ...savent souffrir lorsque personne ne regarde et pour ceux qui n’ont rien à prouver à personne.

AVERTISSEMENT*

On vous déconseille fortement de commencer ce voyage car très peu en verront le bout. Cette «Expérience» BEARMAN particulière n’est pas validée par la FFTRI car elle est classée comme étant «hors catégorie».


Lors de l’inscription, le parcours n’est pas connu, il sera dévoilé dans les jours précédant l’épreuve. Les seules informations que l’on possède sont:


 * Le vélo et la course comprendront une boucle qui sera parcourue plusieurs fois.

 * La boucle est faite pour vous décomposer, à la fois mentalement et physiquement.

 * Chaque athlète sera obligé d’inscrire un «ami avec plus de bon sens que lui» afin de soutenir votre tentative surréaliste d’atteindre 8848m en 22h.

 * Votre équipe d’assistance devra rester à un point fixe (Camp de base 1 pour le vélo et Camp de base 2 pour la course).


De quoi gamberger avant d’aller cliquer pour son inscription. Après une saison d’entraînement rebondissant d’une blessure à l’autre sur la course à pied mais réussissant à placer une natation correcte et de belles sorties vélo, notamment sur le mois de juillet avec pas mal de montagne dans les guibolles, je prenais la décision de m’inscrire.

Le 11 Août, c’est décidé, je m’inscris…….le jour où sur la page facebook de l’organisation je lisais “8848, SOLD OUT”.

Noooonnnnnnnn…..un rapide “messenger” à Michelle (Laidlow, Race Director - Co-organisatrice),  et elle me répondait le jour même vis à vis de la possibilité d’avoir un désistement officiel dans les 48 heures.

Bim, c’était ok pour moi un peu moins de 72 heures après, à la fois soulagé et nerveux, maintenant, je ne pouvais plus reculer!




Septembre 2021, le mardi précédent le jour de la course, on recevait le briefing et le détail du parcours, et là, je dois dire que j’ai passé une très mauvaise journée! 



Le D+ annoncé n’est pas que de 8 848 m mais en fait de presque 10 000 m !

En effet, il faudra compter sur un parcours vélo de 187 km avec 6 000 m de D+ et une course à pied de 43 km avec 3 800 m !

Les parcours qui jusque là étaient restés secrets sont aussi dessinés mais sans liens GPX. Je les reprends sur différentes applications de tracé de parcours, c’est effectif, on approche les 10 000 de D+. 


Conclusion, mes chances d’arriver au bout sont simplement inexistantes!


Je rumine ça toute une journée, puis toute une nuit, très proche d'un point où je me voyais déclarer forfait, vraiment! ........Mais c’était en fait juste impensable!

Finalement, le jeudi matin, après un gros travail sur moi même, transformant ce que j’assimilerai vraiment à de la peur se transformait en belle motivation. 

Je retrouvais la niaque d’aller défier ce géant et l’envie d’en découdre au plus vite.


Comme toujours, avec les préparatifs effectués pendant la semaine de boulot avec des journées bien remplies, ça laisse toujours des zones de doute, oubli, pas le temps nécessaire etc...pour que tout soit optimal, mais passons, j’irais pour visiter, persuadé de mon incapacité à finir cette partie gargantuesque, donc, finalement, très détendu.


L’objectif, aller aussi loin que ce que mon corps et ma tête me le permettront. Point barre! Bien sûr, le chiffre 8 848 est derrière l’oreille et c’est avant tout ce que je vais essayer d’atteindre. Ce serait ma victoire personnelle!


Vendredi 17 Septembre, enfin, le temps de se rendre sur Amélie Les Bains pour le retrait du dossard. Des moments que j’aime par-dessus tout, on y rencontre les personnes qui constitueront le décor humain des “festivités” du week-end. La famille Laidlow toute entière Philippe Panetta, les autres athlètes etc….On est pas seuls au monde, et ces têtes connues font du bien.


Les dossard du 8 848 n'ont pas attribué des numéros aux participants mais des lettres. Les lettres de l’alphabet, de A à Z pour 26 athlètes….ne devait-il pas y en avoir 28?

Pour ma part, j’ai le dossard “D”.

Je rentre dans le gymnase pour y déposer mon sac contenant les affaires de courses à pied, la dépose est rapide, je laisse tout dans le sac sous la chaise "D"


Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes

En repartant, on croise aussi Albane qui suivra le dossard “U” pour la partie assistance, ça promet des moments de rigolade et ce sera  aussi sûrement beaucoup plus sympa pour Ursula de ne pas rester seule uniquement avec Max et son copain d’enfance Mathias qu’on a amené pour l’occasion (C’était la condition de Max pour venir, on a dit OK)


Finalement, et pour une fois, on est pas à la bourre du tout et on file vers le lac installer notre camp de base pour la nuit. La météo est idéale, alors que les prévisions nous avaient vendu de la pluie, il fait beau et plutôt chaud. Royal!


C’est à deux mètres de l’eau du lac du Boulou qu’on se calera, baignade, préparatifs pour le lendemain, préparation du repas, pour une fois de jour et sans stress, le bonheur.



Le parcours natation est déjà en place, matérialisé par des grandes bouées jaunes.

Quelques préparatifs afin de finaliser les affaires de course, la préparation du repas du soir, un apéro....et même une baignade. On est pas bien là?


Demain, c’est réveil à 4h30 pour un départ à 6h30, on est calés à 300 m de la T1, c’est le grand luxe.


Confortablement installés, couchés juste après la tombée du jour, cette nuit sera hyper zen, je dors comme dans mon lit, nos nouveaux matelas de chez Décath. y sont pour quelque chose, ça change tout.



Samedi 18 Septembre, 4h30 du mat.    Bzzzzz..bzzzzz..bzzzz, le vibreur de la montre m’indique que c’est le moment de se réveiller. Je passe quelques minutes à profiter du confort de mon duvet en me disant intérieurement “quand est ce que je vais pouvoir me recoucher et retrouver ce confort là?”


La journée sera dure, certainement truffée de bons et de mauvais moments, où et quand vais-je m’arrêter??? C’est le moment de m’extirper de notre petite tente et de me poser sur mes pieds.


Quelques instants plus tard, au halo de ma frontale, c'est la cafetière italienne qui crache sa vapeur avec ce bruissement caractéristique. L’odeur du café embaume, la journée peut commencer.

Le petit déjeuner est copieux et pris lentement, “bien mâcher" pour avoir une bonne digestion, élémentaire mais important. Pain au chocolat, brioche pâte noisettes et tartines de pains aux noix confiture, le top!


6h00, déjà, Ursula s'est levée à 5h30 et m’accompagne dans les derniers préparatifs.

Je pars seul sur la T1 pendant qu’elle s’occupe de réveiller nos deux dindons.


Un bateau à moteur fait le tour du lac pour mettre en marche, une à une, les loupiotes rouges fixées sur le sommet des bouées pour signaler ces points de passage aux nageurs des formats XXL et 8848 qui prendront un départ commun.


J’arrive à la T1, émergeant d’une noirceur absolue. Le halo de quelques halogènes éclaire ce parc de transition, une musique plutôt agréable assure l’ambiance sonore avec Philippe Panetta qui dissipe quelques phrases en commentaires de ce qui se passe sur le parc. 


Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes

Je crois que j'arrive à peu près le dernier sur le parc.Le vélo est vite suspendu sur son support, les affaires pour cette partie de manivelles y sont aussi accrochées, la combi enfilée, je m’étonne de ma tranquillité ce matin. Tout a pu être fait sans stress jusque là et se déroule idéalement. Pourvu que ça dure!



NATATION


Il est temps de se diriger vers l’eau du lac. Albane m'aide à fermer la combi. et immortalise l'instant et fait suivre la course sur le FB du club.


Photo Albane Bosc-Vayeur 


Quittant la lumière du parc, bouchons dans les oreilles et bonnet sur la tête, je me fonds dans cette opacité et l’eau noire du lac. Mes premiers pas dans l’eau me donnent une sensation de plénitude, j’ai vraiment hâte de m'élancer sur ce format et d’en découvrir les méandres.

L’eau est pour ainsi dire tiède (24.4°C) et s’y plonger est un réel plaisir.

J’entends la clochette d’Ursula qui tinte dans le noir, je ressors vite de l’eau pour aller dans sa direction, je la retrouve, on échange quelques mots, un petit bisou et c’est retour à l’eau du lac. 


Zen...et pourtant pas l'air très rassuré le garçon là!
Photo Ursula Perrier

Je me rapproche de la ligne de départ en quelques mouvements de brasse pour atteindre la bouée en face de la sortie de l’eau. Tous les athlètes présents ont une petite lumière sous le bonnet, cela permet de bien repérer les nageurs qui seront de part et d’autre de moi pendant cette partie natatoire.


Photo Ursula Perrier


Sur cette première partie, 3 tours de lac pour 3 800 m de natation. La nuit est d’une noirceur totale et la sensation que j’éprouve à cet instant est celle d’un bien être absolu, j’adore ces natation de nuit, j’en ai tellement de bons souvenirs, Embrun, Iséo, Livigno, le Boulou….autant de très beaux moments de vie, où, totalement enveloppé par l’obscurité, m’y mouvoir en nageant, me place dans un état proche de celui d'apesanteur. Mentalement, c’est très fort et cela me permet de me placer de manière appréciée et curieusement douce dans ces journées difficiles à la suite beaucoup plus, disons, “rugueuse”.


Quelques petites minutes à flotter ainsi, entouré des autres participants, environ 80 sur le XXL et, seulement 18 sur le 8 848, parfait pour nager sans prendre de claques, bien à son allure, sans stress.

Paf, une torche pyrotechnique rouge, puis une blanche sont allumées sur la rive, depuis la flotte, le “paf” d’allumage porte à confusion et….je pars avec quelques autres sur un faux départ.



Photo Ursula Perrier

Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes

Stoppés par les canoës une petite dizaine de mètres plus loin, retour sur la ligne. Un instant plus tard, musique stoppée, un compte à rebours est donné, 10..9..8..7..6..5..4..3..2..1….Goooooooooooo, coup de Klaxon, clochettes, cris d’encouragements, c’est parti!

Vidéo "60 secondes avant le départ " by Max Vidéo "Départ" by Max

Mon mot d’ordre de la journée étant de ne pas appuyer, la natation ne devra pas déroger à la règle. 

C’est donc sur un rythme posé que je pars, préférant la recherche de glisse à la fréquence de bras, un petit battement pour assurer l’équilibre des jambes et du bassin, pas plus, pas moins. Les bouées sont toujours aussi difficiles à apercevoir malgré les lampes rouges à leur sommets mais heureusement les canöés dont les rameurs sont équipés de frontales aident à suivre une ligne bien droite.

Première bouée en tournant à gauche, les boucles seront effectuées dans le sens anti-horaire. Très vite, je vois que je me trouve plutôt devant, le canöé suivant la tête de course se trouvant à une dizaine de mètres, pas plus. Il doit y avoir 3 ou 4 nageurs entre lui et moi, je ne m'affole pas, on reste calme, on nage, point!


Avec le temps, à mi distance sur le premier tour, je rejoins les pieds d’un autre gars, je me dis que c’est bon de les prendre pour s'économiser sans chercher à passer devant.

Passage au ras de notre campement de la nuit au demi-tour, j’aperçois la lampe qui est restée allumée sous le auvent mais personne. Ca glisse bien, sans fatigue, je profite de ces moments, mon esprit est ailleurs, je ne pourrais vraiment dire où, tantôt dans la course, tantôt ailleurs.


Premier passage devant le parc de la transition 1, musique, lumière, supporters, deviennent plus présents….puis à nouveau s’éclipsent pour ne plus retrouver que le seul son de ma nage, ma respiration, le bruissement de l’eau, les bulles, viser la bouée suivante, les pieds du gars devant, les bulles, ma respiration….

Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes

La lueur de l’aube apparaît droit devant, très progressivement, le contour du paysage environnant se dessine, à la manière dont le ferait le révélateur d’une photo argentique dans le bac de développement d’un labo.


C’est la magie d’un lever de soleil, la naissance d’un jour! 


Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes

Deuxième tour, je double finalement mon poisson pilote, me sentant redevable de ce qu’il m’a offert sur le premier tour et demi, c’est maintenant à lui de se caler dans mes pieds. Pourtant, sans que j’ai la sensation d’accélérer, je me rendrais compte que, finalement, il ne saura pas les garder. Je finirais donc la troisième boucle seul, commençant à doubler des concurrents attardés avec déjà un tour de retard. Je me dis qu’ils sont partis pour une bien longue journée, ignorant pour ma part ce qui véritablement m’attendait.


Photo Ursula Perrier

Troisième tour, le jour se lève maintenant franchement, même si le soleil n’a pas encore franchi la ligne d'horizon. Je continue toujours sur cette allure tranquille, pensant au reste de la journée et à l’énergie que ce voyage allait demander.

Dernier passage de bouée, dernier virage à gauche, dernier passage devant notre campement, Ursula, Max et Mathias s’y trouvent et me suivent sur la rive pour assister à ma sortie de l’eau.

Le son de l’aire de transition se fait plus présent, les drapeaux, les spectateurs autour, les derniers mètres de natation, les derniers instants à profiter de cette quiétude.


Photo Ursula Perrier

Encore 10 mètres, je tire, un peu trop tôt, sur la lanière de la fermeture dorsale de ma combinaison, je me redresse…..sans avoir pied, du coup, je quitte le haut de la combi. très facilement dans l’eau, esquisse quelques mouvements de crawl polo pour tester si le sol est là, ok, je me redresse, m’extirpe de la flotte, deux pas, un troisième avant d’être littéralement arraché de l’eau et posé sur la rive par deux grands costauds, séance envol / atterrissage, réussi!


Les costauds.Photo Bearman Xtri



T1


Photo Ursula Perrier


Dans mon sillage, je me retourne pour attendre celui qui m’aura servi de poisson pilote sur le premier tour et demi, on se connaît, il s’agit de Vincent Berdague, on avait couru tous les deux sur le Half Bearman deux fois de suite (2019 et 2020), lui, aujourd’hui est sur le XXL. On rigole en échangeant deux mots dans la montée qui nous amène au parc de transition,puis, je file vers mon emplacement. 

Je suis suivi par un caméraman et un Philippe Panetta en très grande forme qui m’annonce premier des 8 848 à sortir de l’eau. Quelle aubaine! Sur l’ensemble des nageurs partis groupés sur les deux formats du XXL et du 8 848, il doit y en avoir 4 devant du XXL et même si aujourd’hui le classement n’a aucune importance, cela contribue de manière évidente à ma bonne humeur.

Photo Ursula Perrier

Ce positionnement au départ du vélo me ravit. C’est synonyme des premiers kilomètres à pédaler seul au monde, ce que j’apprécie particulièrement les jours de compet.



Photo Ursula Perrier

Philippe au micro dresse un topo rapide de ce qui m’attend et que j’entends bien fort dans les hauts parleurs, en résumé, ça va chier des bulles aujourd’hui, accroches toi mon bonhomme. J'ai la banane, version …..8 848!


Photo Ursula Perrier

La combi retirée, glissée dans le grand sac bleu mis à disposition par l’organisation, j’y cherche ma ceinture cardio…..en vain (elle est perdue certainement à notre emplacement de la nuit). Pas grave, encore que je comptais m’appuyer là dessus pour gérer plus précisément le rythme maxi. à ne pas dépasser et rester le plus possible en aérobie sur cet effort long. Toujours en mémoire, aujourd’hui, le but n’est pas d’aller vite mais d’aller loin dans le cumul de la D+ et des Km.


En fait, le plan du jour est d’y aller étapes par étapes, première boucle vélo, les 18 montées de la balme, la dernière boucle….voir si j’arrive au bout du vélo ( 187 km pour 6 000 m de D+), si ça passe, aller visiter le parcours à pied, une boucle de 6 km à reproduire 7.5 fois avec chaque fois environ 520 m de D+.


Veste manche courtes enfilée, je prends le sac bleu avec moi dans la main gauche, pousse le vélo de la main droite,  dépose le sac bleu à la sortie du parc, récupère le GPS et le mets dans la poche arrière de ma veste pour assurer le suivi “livetrack” et pars enfin en poussant encore le vélo une vingtaine de mètres jusqu’à la ligne arbitrale. Un tapis rouge assure le confort et la propreté des pieds pour enfiler les chaussures sans y ramener de gravillons. J’allais enfourcher le vélo lorsque ma roue avant était sur la ligne mais l’arbitre m’arrête et me force à chausser après la ligne….donc en ayant les pieds dans la terre sableuse, j’enfourche enfin le vélo, les pieds maintenant sales sur les chaussures.


Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes

Reglement, quand tu nous tiens....Vive les règlements, vive la FFTRI 😉. Pas class, mais pas bien grave,trop heureux d’attaquer cette partie vélo, j’exulte, c’est parti! 


Vélo


Ce qui est bon, c’est de partir devant, c’est sûr, même si, comme je le répète, cela n’a aucune incidence aujourd’hui. Le parcours emprunte le même départ que le XXL et le Half.

Départ vélo, seul au monde?

Je connais maintenant bien cette première boucle de 50 km qui, en passant par le Col de Llauro, Col du Fourtou et le Col Xatard nous ramène à Amélie-les-Bains en passant par la T2. Ces 50 premier Km cumulent 950 m de D+, une mise en jambes sans gros pourcentages, juste de quoi s’échauffer.

Je suis vraiment heureux dans les premiers lacets, je parle seul en m'extasiant sur la beauté du paysage, un lever de soleil à s’en cramer les yeux sur ma droite, on voit la plaine et la mer au loin depuis ces premier contreforts pyrénéens.


Ici, tout n’est que “luxe, calme et volupté".


Photo Ursula Perrier

Je roule tranquille, les jambes vont bien, le vélo est léger et bien réglé. Pour l’occasion, j’ai démonté les prolongateurs et monté une paire de Rsys légères et rigides. Le développement est sur du compact devant en 50/34 et une cassette en 11/32 derrière, j’avais le même montage pour l’ICON Xtri, et ça avait bien fonctionné.

La route s’enquille gentiment et je rêvasse, profitant de ces instants de solitude.

Je m’exclame à voix haute “que c’est beau”! Seul au monde ou presque….

Derrière moi, le son lisse d’un vélo qui arrive me sort gentiment de ma nébuleuse. C’est Vincent qui arrive, on était sortis en même temps de l’eau. Il est rapide, prêt à en découdre sur le XXL. Il se met à ma hauteur, on discute un peu. Il me dit qu'il est curieux de connaître un peu le parcours du 8 848. Le parcours n’avait pas été publié sur le site mais nous avait été communiqué par mail seulement quelques jours avant le départ.


Profil du parcours vélo

Je lui décris rapidement ce qui attend les 18 prétendants, c’est sympa de pouvoir discuter, on est peinards...mais tout à coup, la moto d’un arbitre déboule, l’arbitre nous mentionne qu’on est en drafting (hein?) précisant “la distance, c’est 12m!” What??? On est en latéral, la règle c’est 3m, et dans cette pente, pas la moindre aspiration n’est à craindre! Ceci dit, j’ai l’habitude de laisser braire sans discuter avec les arbitres, je dis à Vincent de passer devant, je m’écarte pour ne pas être dans sa ligne, manque me mettre dans le fossé et tomber...mais ça passe. Je vois que Vincent devant discute, puis la moto, finalement ne va pas trop s’attarder et s’éloigner, sans brandir de carton. Il ne manquerait plus que ça, chopper un carton sur ce genre de course, j’en pense pas moins et trouve l’attitude de l’arbitre plutôt zélée, mais passons.


Deux autres bolides arrivent, deux concurrents eux aussi sur le XXL, dossards rouges et numéros. Les 8848 sont bleus et portent des lettres majuscules. Je me dis qu’à cette allure, ils risquent de payer plus tard, mais c’est plus pour me réconforter dans mon refus d'appuyer que pour leur souhaiter de chopper un retour de manivelle.


Les Km se font bien, j’approche de Montbolo, toujours pas vu passer de gars du 8 848, je me dis que de toutes façon, les autres doivent être aussi prudents que moi, sauf, peut être, le dossard U, lui, c’est un extra terrestre, Lionel Jourdan, il a déjà gagné le XXL, et ça, une semaine après avoir enquillé l’Evergreen très proche de la tête du classement, autant dire, Lionel est un mutant!


Ben justement, il arrive, quelques centaines de mètres avant Montbolo, il est rapide, inutile de chercher à aller aussi vite, j’irais au suicide. Il passe en m’encourageant, je lui rend la pareille, c’est chouette! Je l’avais dit avant la course, si un gars doit réussir le challenge, c’est lui!


Montbolo, pas un péquin, pas un chat, je me prépare à la descente sinueuse et piégeuse qui m’attend. Je sens pour le première fois de la journée mes trapèzes qui brûlent, déjà! Une douleur que je traîne depuis le Vercorsman fait 20 jours avant. Ça promet!


Au détours d’une courbe, j’aperçois Lionel qui en fait n’est pas loin devant, il joue la prudence dans les descentes, pourtant je n’ai pas l’impression d’attaquer, le rejoint finalement et double….à un endroit pas forcément très judicieux, espère ne pas l’avoir gêné...me demande pourquoi finalement je ne suis pas resté derrière et regrette ce dépassement assez débile, j'espère qu’il ne m’en voudra pas.


Amélie et la T2, les gens sur place applaudissent sur notre passage, ça fait toujours du bien. Lionel tout de suite s’envole vers la montée de la Balme, montée depuis Arles sur Tech, on aura à parcourir ce tronçon de 3 km 18 fois.

La D+ de la “bosse” est de 250 m environ, nous amenant à un pourcentage moyen sur la section de 8.3%, et donc un cumul de près de 4 750 m de D+ sur cette série de répétitions.


Pour ceux qui viennent de la région de Montpellier, ça correspond à 38 montées de Cazevielle! 


L’enrobé est terriblement dégradé sur les 2,6km du haut, ne rendant absolument pas et créant un handicap de plus à la montée en termes de rendement et confort mais aussi à la descente avec des courbes bien bosselées demandant une attention constante.

Le côté positif dans l’histoire, le “Base camp one”, c’est comme ça qu’il est nommé par l’organisation, permet à notre équipe supportrice de nous ravitailler. C’est là que Ursula, Max et Mathias se trouveront avec le reste des 18 équipes supportrices.


Après la traversée du village d’Arles sur Tech, il est 9h50, j’aborde enfin cette première montée. 


Au départ peu pentu, une longue courbe gauche nous masque la vraie attaque, et là, effectivement, on voit que ça monte bien. Le goudron, au départ plutôt bon, devient tout à coup exécrable, d’une granulométrie incroyablement grossière, ce qui ne va pas arranger nos affaires.

En bas, un bénévole est posté pour noter ce premier passage et assurer un comptage des boucles qui seront accomplies tout au long de la journée.


Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes

La température est plutôt agréable depuis la sortie de l’eau, autour de 15/16°C et un soleil assez franc est là pour nous accompagner, pourvu que ça dure! 

Toujours en mode “vas y souple” je monte quand même les premier mètres en danseuse, puis, assis, fait passer rapidement tout à gauche, au bout de mon 34/32, bien confortable pour ce qui va s’annoncer avec ces 18 répétitions. 

Les cannes sont bien ok et je me dis que ce n’est pas si terrible que ça, oscillant entre du 8% et du 10% max….mais c’est quand même bien régulier, donc ne laissant pas de moment où je ne suis pas en prise, et, malgré le fait que cette montée ne fasse qu’un poil plus de 3 km, je crains que la lassitude liée aux répétitions ne fasse sont travail, corrodant petit à petit mes motivations et celle des autres prétendants au 8 848.


Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes

Pour lutter activement contre ce risque, un seul mot, positiver!


Le tracé suit des alternances de petites courbes et de bouts droits, pas vraiment enchaînés jusque à un vrai virage en épingle qui marque un adoucissement de la pente et la proximité du demi-tour, le “base camp one”.

Base Camp Everest "Le Vrai!"


Un peu avant, c’est Lionel que j’ai croisé, il est parti pour mettre une belle mite à tout le monde!

En visu, le demi tour et sa ribambelle d’équipes supporters, c’est très agréable d’y arriver. Il est 10h08.


Photo Ursula Perrier

Les encouragements fusent, Ursula, Max et Mathias sont bien calés dans la courbe avec Albane également pas loin, à côté d’un barnum où se tient Sam et un autre “compteur de boucles” pour ce demi-tour du haut. Je ne m’arrête pas, demande juste à Ursula de préparer un truc à manger pour le tour d’après. Le temps de la montée est d’environ  20 minutes pour….3 minutes de descente.


Dans l’idée, je pense ne vraiment m’arrêter en haut qu’à la 9ème boucle (la moitié) pour une vraie pause repas dans le but d’avoir quelque chose de vraiment consistant à manger et sortir du grignotage qui dans mon cas peut s’avérer dangereux pour la digestion.


J’ai préparé une grosse salade de riz à cette fin et l’idée même d’y goûter me réjouis déjà.


Profitant de la bascule, je repasse quelques dents à droite puis remonte sur la plaque en relançant pour vite gagner un peu de vitesse, mais pas trop,  avant l’épingle. 

La descente, il ne faut pas s’endormir et rester vigilant, pas trop crispé sur le cintre mais garder ce qu’il faut pour bien gérer trajectoire et freinage. J’y croise d’autres coureurs, certains du XXL, d’autres à dossards bleus qui attaquent aussi leur première montée. Je lâche des encouragements et on me rend la pareille, un truc de plus qui nous permettra de garder la motivation.

Je profite des derniers mètres en bon goudron avant le demi-tour du bas pour repasser quelques dents à gauche et retomber sur le petit plateau.

Demi-tour du bas, olé, attaque de la deuxième montée, le gars en bas qui compte s’assure aussi que je vais bien, oui, c'est encore tôt, tout est ok! Je repars en danseuse…...et reprends le scénario de la première montée, avec un rythme le plus régulier possible...et je répète quelques fois à voix haute “deuxième montée, deuxième montée”. Ça me donne du baume au cœur dans un sens, mais me rappelle aussi qu’il en reste 17 à grimper. C’est super long 17!


En fait, il faut s’éloigner le plus possible de ce comptage et prendre la journée étapes par étapes. Je me dis d’abord qu’on va couper ça en trois, 6X3, c’est pas mal. Après la moitié, je me dirais, encore 9. Sur les 9 derniers, je recoupe en 3, 3 groupes de trois, jusque à ce qu’il n’en reste plus que 3,2,1. Ça tourne comme ça dans ma tête et je me concentre pour justement faire bosser le cerveau sur ce genre de réflexions et m’occuper à autre chose qu’à me mortifier sur le sort qui m’attends. Donc, résolument positif, je continue comme ça et ça marche!


Arrive le deuxième demi-tour, j’attrape à la volée un pain au chocolat que j’avais demandé à Ursula de me préparer. je le cale presque entièrement dans ma bouche et amorce le demi-tour. J’arrive à en mâcher une bouchée et ferais le reste de la descente avec le truc calé au bout des lèvres, impossible de lâcher le guidon pour le prendre dans une main, pas idéal, ce n’est que sur l’amorce de la troisième montée que je pourrais le finir. Ok, on apprend, il va falloir changer de méthode.


Les boucles vont s'enchaîner comme ça, les unes après les autres. Je garde un état d’esprit toujours très positif, juste heureux d’être là. Certaines montées se font avec quelques bavardages, des concurrents du XXL ou d’autres du Half qui arrivent au compte goutte. On passe le temps, on rigole, on s’encourage. Certains ont l'air plutôt frais, d’autres déjà au bout de leur vie (!), mais globalement, tout le monde est heureux!


 Photo Ursula Perrier

La météo semble se maintenir, mais maintenant une chaleur lourde plombe un peu les montées. Le thermomètre du compteur affiche 27.5°C, ça commence à chauffer, même si un vent de Sud-est apporte à certains endroits un peu plus de fraîcheur et pousse un peu dans le dos, c’est toujours ça de gagné.

Il est 12h00, j’attaque ma septième boucle.

Toujours dans les comptes et les calculs, je n’arrive pas à bien diviser les 6 000 m de D+ du vélo par le nombre de fois qu’il faudrait faire le Ventoux depuis Bédoin pour y arriver. Absence de lucidité? 

Le plan de”course” pas vraiment défini en fait, me disait que je m’arrêterais en haut de la neuvième boucle pour une pause repas, pour avaler un truc plus consistant que les petites becquées à la volée. En fait, arrivé en haut, l’appel du ventre et la raison me font mettre pied à terre, manger du salé. Des chips, une petite assiettée de salade de riz, un mini sandwich, quel bonheur!


                              
Photo Albane Bosc-Vayeur

Albane fait aussi un rapport régulier en postant des images et des commentaires sur le FB du club, c'est chouette!

A ce stade de la journée, je suis sur le Km 95 avec 2850 m de D+ dans les cannes. L’allure toujours souple permet de ne pas se sentir fatigué. Le cerveau refuse de tomber dans le piège dressé par le tracé de ce parcours cruel, dans la lassitude. Toujours le smile, on redescend, banzaï!

Deux boucles encore et j’en suis à 9, les 3 X 3 et la moitié, c’est top.

Montée de la neuvième, en regardant au Nord-Ouest, le ciel commence pourtant à s’obscurcir. Ça gronde même au loin et la première goutte fait son apparition. J’en rêvais sous la chaleur lourde, redoutant par dessus tout les montées en températures qui me défoncent de plus en plus. Le vent d’un front froid d’orage commence aussi à rentrer, maintenant je le sais, ça va péter!

Les prévisions annonçaient bien un temps pourri mais jusque là, on était passé juste à côté.

Toujours calé sur les arrêts courts au Base Camp One, les équipes supporters commencent à se mettre à l'abri.


Photo Ursula Perrier


Toujours aux petits soins, Ursula m’apporte mille choses à manger, Sam demande si tout est Ok, prêt à remplir un bidon ou à proposer des Haribo. Il me dit que ça commence à sauter dans les 18 participants et que certains ont déjà arrêté la partie vélo. Je me demande presque pourquoi ils bâchent maintenant, de mon côté je vais vraiment bien!


10 ième descente, maintenant sous une pluie d’abord fine puis tout à coup, passant au déluge. la température chute d’un coup, je dois stopper pour mettre ma veste Endura au départ de la onzième montée, coupe pluie, coupe vent, je retrouve un confort appréciable, même si,autour de moi, c’est un peu l’apocalypse. 


Photo Ursula Perrier

Le vent souffle fort, la pluie d’orage fait tout d’un coup surgir des ruisseaux des fossés qui débordent et traversent la route en diagonale. Pour autant, j’aime ces conditions, je sais qu’elles m’ont toujours porté dans le bon sens, là où pour certains commencent le malaise, de mon côté je me dis, tout baigne!


Photo Ursula Perrier

Et ça continue comme ça, alternances de grosse pluie et de pluie moins intense, mais il pleut. Les descentes sont abordées plus prudemment, les montées, on ouvre un peu la veste et on boit l’eau qui ruisselle le long du casque.

Ursula m’a maintenant proposé du thé chaud, avec un petit sandwich jambon emmental c’est top!


Albane et l'épouse de Lionel ravitaillent "The Boss" ;-D
Photo Ursula Perrier

14h50. Quatorzième descente, ça commence à sentir bon l'écurie, j’ai du brancher mon compteur sur une batterie de secours pour rallonger sa durée de vie. Descente toujours prudente, le rituel est maintenant bien rodé, je commence à connaître les moindres recoins de ce parcours et en fait, je m’amuse. La pluie tombe toujours, le gars qui assure le contrôle de l’état des coureurs et le comptage des tours c’est fabriqué un abri de fortune entre la portière et le  toit de sa voiture, toujours vaillant, toujours aussi souriant. Repartir en danseuse, puis passer à gauche petit à petit, s'asseoir…..et mer….credi, je rebondis sur l’arrière, il est 15h07, j’ai une crevaison!


Le temps de mettre pied à terre, le pneu est déjà totalement à plat. Je maudit une minute ce qui vient de m’arriver tout en sortant ce qu’il faut de ma trousse de réparation pour changer la chambre à air au plus vite. Profitant d’un espace plus large en bordure du côté gauche de la route, je suspends mon vélo par la selle à la bordure d’une poubelle, ça me permet de sortir la roue sans rien abîmer. Il pleut de plus belle, le pneu se remplit d’eau, les coulures de poussière de patin mélangé à la flotte me noircissent les jambes et les mains. Je ne vois pas où la chambre est percée et prend la chambre neuve pour réparer au plus vite. Vite montée, la pompe vissée sur la valve, je pompe…...mais rien ne se passe. Dévisser, revisser, regonfler...toujours rien. Merdouille, mais c’est quoi le blème? Je recommence, et recommence encore, RIEN!

Un gars s’arrête rapidement, on essaie avec sa pompe, rien. Ok, ça doit être la valve, je démonte à nouveau, gonfle à la bouche...ok, j’ai trouvé, la chambre est fendue sur 2 cm au moins, elle est pourtant totalement neuve! Merci Décath!

Bon, du coup, je me dis que je vais appeler Ursula au téléphone pour qu’elle donne une chambre à un mec qui descend, téléphone sorti, écran trempé, j’arrive tant bien que mal à accéder au répertoire, Ursula, ça sonne..elle ne décroche pas! Déjà une demie heure de passé comme ça, je rappelle, une fois, deux fois, trois fois, personne. Dominique, dossard "A" passe, je lui demande de prévenir Ursula pour qu’elle puisse me venir en aide. Lionel m’a aussi proposé son aide, mais je ne voulais pas l’ennuyer et vue la situation lui dis de filer. 

Entre temps, je compose aussi le numéro de Max, idem, ça ne décroche pas. Mais c’est quoi ce truc???. L’idée de me connecter à Messenger vient enfin, je clique sur Albane, j'essaie de dicter un message écrit, ça donne ça “Album, dis alors cela…..” ( Albane, dis à Ursula...) Elle comprend qu’un truc cloche et prévient Ursula

 Le dossard  "R" s’arrête aussi, il me file une chambre! Alléluia c’est trop bon. Il repart aussitôt, je déroule la chambre salvatrice…...nonnnnnn, c’est une grosse valve!

Incroyable, je reste pourtant relativement zen, mais je commence clairement à me geler.

Finalement, la chaîne de solidarité fonctionne et un gars s’arrête en descendant et me file une chambre, une vraie, une qui se gonfle et tout! Je suis sauvé. Le pneu ayant tout le temps d’être inspecté, rincé à grande eau, je remonte ça rapidos.


Juste quand j’ai fini, c’est Albane qui rentre au Camp 2 pour attendre Lionel qui attaque les derniers 24 km de la partie vélo, qui s’arrête, avec une vraie pompe à pied. J’ai les mains complètement engourdies et n’arrive pas à fermer le système de pompe sur la valve, c’est Albane qui me regonfle le pneu, comme sur un stand de F1, monté, vissé, ça repart. il est 15h47!


 Autant dire que j’ai quand même un peu les nerfs, mais surtout très froid! C’est sur un bon rythme que je reprends le fil de ce parcours, en ayant laissé passer le temps qu’il me fallait pour faire une boucle et demie. Mais l’important, c’est de pouvoir repartir.

Je m’étonne de ma forme, les guibolles vont super bien, je mets 16 minutes sur la montée, sans doute la plus rapide de la journée.

La 16ième montée sera faite avec Fabien Mora, dossard "N", on discute de la crevaison et du nombre de boucles qui nous restent, il m’en manquera 2 après celle là, lui continue sur Corsavy pour la dernière boucle. La pluie s'est un peu arrêtée, il fait à nouveau meilleur mais la couche nuageuse épaisse rend déjà le ciel assez sombre. il est 17h00.


Un peu désabusé, mais plus que jamais motivé, je ferais les deux dernières boucles dans l’optimisme d’une fin de parcours, on sait qu’on tient la réussite de cette partie vélo au bout des doigts. Moi qui ne pensais pas pouvoir boucler le truc proprement, c’est là, en ligne de mire, pas très loin.

Ursula toujours là, me demande ce que je voudrais pour la fin de la 18 ième boucle, elle me propose de faire une soupe, oh que oui, la bonne idée. Rien que ça, ça donne envie de remonter direct.

Et la 18 ème montée arrive, et la 18 ème montée est faite! J’y suis, Base Camp One, c’est trop bien! Ursula et sa soupe, je m’assois, il ne pleut plus, je profite de chaque gorgées tout en me disant qu’il ne faut pas moisir. Ne pas oublier qu’une course à pied nous attend, et pas n’importe quelle course à pied.


Soupe avalée, Max me montre aussi son couteau, ou plutôt le couteau qu’il a réalisé pour moi, taillé dans un morceau de bois, orné de 18 entailles, symboles des 18 ascensions de cette montée de la Balme, trop chouette! (il ira sur l’étagère des breloques de courses, trophée de chasse)

Allé, il est temps de repartir, ces 24 derniers K m présentent encore 400 m de D+ environ, il est 17h55 j’ai 161 km dans les cannes, 5 600 m de D+ cumulés, mais, en dehors du fait que J’ai les trapèzes en feu, je vais bien. 

Corsavy, me voilà, avec la vision de la pancarte d’entrée de village, c’est la pluie qui revient de plus belle. La température est de 10 degrés, les nuages rendent le ciel tellement sombre que j’ai l’impression que la nuit est comme en train de tomber. “Encore un petit effort et tu pourras embrasser Amélie!”. je m’encourage à voix haute, ça marche toujours, même si, pour quelqu’un qui passerait là à cet instant, je passerais pour le dingo de service, pas grave “allé Nico!”.

La pluie est maintenant si forte qu’une couche d’eau sur la route interdit d’y distinguer trous et bosses. Je redouble de prudence mais crampe littéralement sur le cintre.

La dernière difficulté du jour approche, enfin, dernier lacet, dernière montée, bientôt la délivrance. Je me dis que si je dois avoir une crevaison ici, c’est la fin, l’hypothermie assurée….car je n’ai plus de chambre à air de rechange et réparer prendrait juste trop de temps...et en serais-je capable, sous la flotte et grelottant.


Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes


Il fait maintenant presque nuit. J’ai heureusement pris mes lampes avant et arrière avec moi pour cette dernière boucle. J’amorce enfin la descente, il est 18h35!

Km 170, il reste 15 bornes de descente, et avec cette météo, la nuit qui commence à tomber, l’eau sur la route, l’enrobé pourri, c’est sur des œufs que je descends.

Crispé, encore crispé, je n’arrive vraiment pas à me relâcher et mes trapèzes m’empêchent de bien tourner la tête ou de la relever correctement. Je claque maintenant des dents et trouve le temps long. L’eau et le froid me transpercent, je suis mouillé jusque à l’os! C’est long parfois 15 bornes.

Je m’accroche en sachant que la transition 2 et le Gymnase m’attendent, je vais pouvoir me refaire la cerise. 


En attendant, je perds petit à petit mais très rapidement, quelques unes de mes facultés. Le froid, la pluie, l’obscurité qui grandit... c’est toujours très surprenant la vitesse à laquelle la nature peut nous croquer, tout rond, sans mâcher.

La route, détrempée, laisse traverser des paquets d’eau en ondes transversales, je regarde au droit de mon pédalier, ça gicle fort, de temps en temps, je dois littéralement m’arrêter pour passer des cumuls de gravier sans que ce soit dangereux.


Un virage en épingle à gauche permet de ne pas aller jusque à Montferrer. Heureusement, j’avais le parcours en tête et avais bien mémorisé ce point car les marques au sol ne sont pas visibles tant l’eau sur la route les recouvre.


Encore quelques minutes de descente sur ce goudron défoncé et me voici rejoignant la route principale le long du Tech. Il ne me reste maintenant plus que 5 ou 6 km avant de retrouver la T2. Ca fait bizarre de se retrouver sur un bon goudron et une route large, comme un retour à la civilisation, même si avec ce temps, personne ne passe, aucune voiture n’est à signaler. 


Le village d’Arles sur tech pointe son nez. C’est un village fantôme que je traverse où seuls trois enfants, eux aussi en vélo, semblent amusés de me voir passer. Quelle allure est-ce que j’ai pour qu’ils sourient ainsi? La scène est un peu étrange et j’en sourie aussi.

Le centre village, sombre, calme et trempé, seul le son de mes roues dans la flotte marque mon passage, abstrait et presque virtuel. Le mot n'est pas trop fort, tellement le lieu, l’heure, la situation me paraissent hors cadre, comme si tout cela, en fait, n’existait pas. Les notions de chaud, de froid, d’heure, de lieu, disparaissent.

A quel point suis-je gavé d’endorphine pour ne pas avoir plus de contact avec le réel. Je me dis que c’est peut être un peu le mode “survie" qui est activé en ce moment chez-moi et que je ne réagis plus qu’à l’essentiel, aller de l’avant, point!

Je serre les dents, je serre les poings, je continue de boire ou de souffler l’eau de pluie ruisselant sur mon visage et coulant vers ma bouche. Elle est salée de tant d'efforts déjà accompli jusque là.

Dernier virage avant d’arriver à la bifurcation sur la piste cyclable à droite, sans que je m’y attende, un gars sort sur la route et gesticule, je le reconnais, c’est un des deux costauds qui m’ont sorti de l’eau ce matin, il est 19h00 tout pile!

Le gars en question est, comme les enfants dans le village, mort de rire de me voir arriver, à croire que j’aspire à la gaieté, il y a un truc pas clair là! Je ris aussi et lance un “yeepeeee” en basculant sur la piste, assorti d’un “merciiiiiii”, parce que poireauter là comme ça, tout seul à nous attendre, il en a du mérite!

Après quelques centaines de mètres, je reconnais le Trafic bleu garé dans la pénombre. L’endroit est très sombre, sous les arbres au pied de la colline, assez raide à cet endroit. En m’en rapprochant, j’y vois Max et Mathias assis devant. Ils sont en fait au Camp 2, celui qui marque le demi tour de la partie pédestre à répéter 7.5 fois pour finir le parcours dessiné par l’organisation.

J’y arrive, ils n’ont pas l’air surpris de me voir là. Je leur demande s' ils peuvent m’aider à chopper une veste sèche à l’arrière, j’ai le souvenir d’avoir préparé ma veste manches longues de vélo qui doit traîner dans une caisse. J’ai du mal a m'exprimer sans être interrompu par des râles qui surgissent, incontrôlables, au moindre mouvement. Je suis littéralement congelé et le haut de mon dos tout entier est comme crampé, ça pique et ça brûle au moindre mouvement. Je les rassure en leur disant que mon état est “normal”, que ça va revenir quand je me serais changé et réchauffé…

Je leur indique la caisse dans laquelle devrait se trouver la veste, ouf, elle est bien là. Max me tend aussi la boite de Haribo, j’en prend quelques uns, fourre la veste sèche dans ma Endura, les regarde et lance un “Ciao, à tout à l’heure” et repars pour le Gymnase.



Du mal à rechausser, pour encore quelques centaines de mètres, j'aperçois le mur de clôture de la piscine, la toiture du gymnase, j’y suis

19h09, Amélie les Bains, Amélie, je t’aime!


Instinctivement, je défais en roulant l’ouverture Boa de mes deux chaussures, en sors les pieds, les y pose dessus, enjambe mon cadre, vois maintenant l’arbitre et son drapeau marquer la ligne avant laquelle je dois ne plus rouler mais marcher (la règle paraît à ce moment de la journée tellement déplacée!), poc, mon pied droit touche le sol que je ne sens pas, mes pieds sont deux bouts de bois!



Analyse des pentes parcourues sur la partie vélo. 


L'analyse de la pente après avoir effectué les parcours donne 72,7% du temps de course en montée, 8.2% sur le plat, 19.1% en descente.

Report des 17 montées en cumul graphique....on comprend mieux!

T2 


Je trottine comme ça quelques mètres en poussant mon vélo jusque à l’entrée du gymnase ou deux enfants me proposent de prendre le relai pour aller le ranger plus loin dans le gymnase. Je m’arrête, en détache les lampes, les éteins et les prend avec moi pour rentrer enfin, au sec.


Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes

Sans que je sache d’où elle est arrivée, Ursula est là, proche de ma chaise “D”. On retourne le sac dans lequel sont rangées mes affaires de course à pied. Je pars d’une démarche cahotante vers le local des WC avec mes affaires sèches, pensant pouvoir m’y changer, mais en repart aussitôt en voyant l’état du sol.

Là encore, la règle (la nudité interdite) de la sacro-sainte FFTRI, au diable me dis-je. Jetant un regard rapide à droite et à gauche, m'exclamant “qu’ils ne viennent pas me prendre le choux avec ça là!”, Ursula fait un semblant de pare-vue avec sa veste pour me dissimuler furtivement le temps de quitter la trifonction et d’enfiler mon short. Et….hop! Me voilà au sec. Vite enfiler le tee shirt et la veste de vélo.


Un vrai confort. Je bois un coup de Salvetat Orange, croque quelques chips, je vais bizarrement tout de suite mieux, c’est vraiment surprenant, j’en parles à Ursula lui disant que je me sens super bien, j’ai la grosse banane, c’est top!


19h22, après cette transition quand même assez longue et passablement brouillon, on est prêts à en découdre avec cette partie course à pied, c’est parti!

Ursula m’accompagne sur cette première boucle pédestre. On quitte le gymnase, il ne fait pas encore vraiment nuit mais plus vraiment jour non plus. Il pleut légèrement. Dans mes poches arrière, un sachet de mélange salé / sucré de fruits secs et noix, noisettes, amandes, cacahuètes. J’y glisse aussi ma veste Endura pour la pluie, si jamais il tombait à nouveau des cordes et le porte batterie déporté de ma frontale que j’ai sur la tête.

Dehors, quelques encouragements de gens qui attendent les arrivants du XXL et peut être quelques égarés du Half, Michelle nous voit au dernier moment et crie un “Ouaiiii, allé Nico, supeeeeer!”


On est heureux, virage à gauche, on s’annonce pour la première montée au checkpoint de comptage.


Bye Bye Amélie, à tout à l’Heure.


COURSE À PIED


Ca part sur quelques mètres de goudron déjà très pentu pour arriver sur le cul de sac d’une rue en lisière Nord du Village. Au fond, à droite, la pancarte de la course montre la direction à prendre entre les feuillages, c’est le démarrage d’un sentier entre deux clôtures pour quitter cinquante mètres plus loin les dernières habitations en contre-bas.

Google Streetview, premiers mètres en côte 
Google Streetview, au centre, le passage entre les haies

L’obscurité devient encore plus présente lorsque nous nous enfonçons dans cette végétation dense de garrigue.

Le ton est donné d’entrée de jeux, c’est raide, c’est truffé de pierres qui roulent, c’est étroit, les pieds ont tendance à bien déraper.

Le sentier est en fait assez mal marqué, sûrement très peu pratiqué, voir, plus du tout à part peut être par les sangliers du coin, ou un Sam Laidlow! ;-D

La frontale est encore éteinte mais on y voit de moins en moins. Ça grimpe sans relâche, ça va, ça vient entre les arbres et les rochers. Un oeil sur la montre que j’ai paramétrée spécialement pour ça avec un écran donnant seulement trois informations: le kilométrage parcouru, le dénivelé parcouru, l’heure.

La pluie fine passe à travers le feuillage sur les parties moins denses et ça commence quand même à mouiller, mais, maintenant, j’ai chaud, et rein que ça, c’est déjà bien agréable.

On discute avec Ursula, sur la longueur de cette boucle, sur la raideur, la difficulté car il nous semble que l’allure est plutôt soutenue mais la distance ne passe quant à elle que très lentement. On attend la bascule avec impatience, 1 km de parcouru, on a l’impression d’y être depuis des plombes, alors que ça ne fait qu’un quart d’heure que nous sommes partis. Va falloir être patients, ça me paraît interminable!

1Km 400, la bascule, il est 19h50, on aura mis 25 minutes pour cette première montée de seulement 1400 m pour 271 m de D+. Il reste maintenant à descendre de l’autre coté avec les mêmes caractéristiques de terrain, la même pente, les mêmes dérapages, les mêmes caillasses, le même manque de clarté du sentier et, maintenant, la nuit.

J’allume ma frontale, Ursula à pommé la sienne dans le bric à brac des préparations en bas pour me suivre, ce qui l’empêchera de pouvoir faire plus de boucles avec moi et l'embêtera pas mal en bas pour la suite.

Le brouillard fait aussi maintenant son apparition. On est surpris de n’avoir pour le moment croisé personne. Cela ne durera pas longtemps, 1, puis 2 puis trois à intervalles assez réguliers mais sans reconnaître les personnes dans le halo des frontales, on ne distingue que les pieds en essayant de reconnaître leur voix. 

On trottine bien dans cette descente malgré la pente et ça va plutôt bien. Je m’attendais à souffrir des quadris et vastes internes après la promenade à vélo, mais en fait, tout est ok!


On continue à discuter avec Ursula de détails logistiques pour la suite, de combien est ce que je vais pouvoir sortir de boucles avant un arrêt qui sera soit sur grosse fatigue, soit sur le cut off… qui sait?


On arrive sur la camp 2.

Image Google Streetview


Camp II "Le Vrai"

Un regard sur la montre, il est 20h09, on étaient au pied de la bosse à 19h25, ça veut dire environ 45 minutes pour un aller, 1h30 pour l’aller et le retour qu’il faudrait faire 7,5 fois l’aller / retour, soit 15 fois en tout….donc, pour 14 fois encore, 14X45 minutes = 10h30...Ok, ç’est juste plus la peine d’imaginer pouvoir aller au bout du tracé puisque le cut off c'est dans 8h30, il manque donc 2 h  mini pour pouvoir boucler le truc!

Ce constat étant fait, autant dire que le moral est un peu dans les chaussettes. Une pause de quelques minutes pour digérer le truc et s’alimenter et ça repart.

Ursula reste là et je repars seul sur ce premier retour depuis Arles sur tech.

Mon objectif est donc maintenant différent, il faut savoir s’adapter et ne pas baisser les bras. De la même manière que celle que j’avais abordée lors de la découverte du parcours le mardi, je transforme l’objectif.

Il ne s’agit maintenant plus de pouvoir imaginer finir le tracé original dessiné par l’organisation mais bien d’arriver à se rapprocher le plus des 8 848 m de D+ en sachant que question distance il va en manquer puisque les 7.5 aller et retours ne pourront être bouclés. J’avais déjà fait le calcul avant la course et avec 5,5 aller et retour ça passait au-dessus des 8 848 m.

On s’éloigne un peu de la concentration de course mais ces calculs sont pourtant important pour savoir ce sur quoi il faut maintenant s’accrocher. Reste aussi le plaisir de se “balader” seul de nuit en garrigue, sous la pluie, dans le brouillard. Apprécier ces moment dans un milieu naturel en échappant à ses pensées négatives pour tout peindre maintenant en….allé, bleu ciel!


Je m'atèle à bien poser les pieds et à malgré tout garder un rythme. Le moral est plutôt bon malgré le constat qu’on vient de faire et la forme reste décidément invariable, j’ai la patate!


Profil du parcours pédestre (1 boucle à reproduire 7.5 fois en aller/retour)


Dans ma tête se bousculent des souvenirs des vidéos d’un Zinzin reporter, riches d’enseignements. Je le revois patauger dans la boue, pleurer sous la pluie, s’émouvoir d’un rien...j’en suis là, mais on sait que si on s'approprie ces difficultés, qu’on les apprivoise, alors tout est possible.

Je pense aussi à Patoche est son raid alpin avec Fabian sur une semaine, ses étapes de dingo à la journée pour repartir le lendemain, aux comptes rendu des course de “La tortue” qui n’a de cesse d’aller toujours plus haut, plus loin, plus long avec toujours le même enthousiasme...Bref, autant d’exemples qui m’encouragent et me poussent à aller de l’avant.


La montée dans ce sens retour me paraît plus régulière et je m’y retrouve mieux. Peut être aussi que j’ai calé mon allure sur quelque chose de plus facile sans pour autant trop lever la garde, mais ça va bien.

Arrive la bascule, nommée “Dead Zone” sur le tracé du parcours, en référence aux différentes zones placées sur l'ascension de l’Everest.



Allez bim, ça descend en mode trottinette dans le bois, petit pas de course en excentrique, ça descend plutôt bien. Le silence et la tranquillité de cette forêt de garrigue ne sont alors plus troublés que par le son de mes pas, celui de ma respiration, mes exclamation à voix haute (je parles beaucoup quand je suis seul) et aussi les croisements de rares autres coureurs qui sont là, comme moi, à faire le yoyo dans la montagne entre Amélie et Arles sur Tech.


A chaque croisement, le même rituel, on s’encourage, on se dit bravo, je crois qu’on est fiers de nous.


Quelque part, ça à l’air couillon, mais quelque part d’autre, on sait aussi pourquoi on fait cela, on sait ce qu’on est venu chercher ici, c’est tout ce que je raconte là, les émotions, la fierté, un peu d’aventure, des rencontres, des grands moments de solitude, de l’extraordinaire, du partage et bien d’autres choses encore, toutes propres à chacun de ceux qui se trouvent là. On part comme cela en exploration de son Moi profond, on se visite. Et ces visites ne sont possibles que dans des situations extrêmes et extraordinaires, non?


Je perçois le son de l’aire de transition d’où s’envole de la musique. Amélie n'est plus très loin.

Au lieu de me rassurer, je trouve dommage de l’entendre, ça rompt le côté “sauvage” de cette boucle, m’éloignant de la nature forte comme la diluant par ces notes qui m’arrivent à l’oreille.

Tout de suite après, ce sont les lumières de la ville qui filtrent de ci de là à travers la végétation, j’arrive aux premières maisons, bientôt l‘entre deux clôtures et le goudron pour rejoindre le check-point.

Ursula a déplacé le Trafic à cet endroit. Je suis compté, première boucle, ç’est ça de pris. Ursula me propose à boire, à manger et bien plus encore, sa présence! Je grignote et bois, je vais encore très bien. On parle un peu sur les conclusions des objectifs, le temps est effectivement resté stable sur le retour, peu ou prou 45 minutes, parti à 20h16 d’Arles sur tech, il est 21h00.


Sur la ligne se succèdent les arrivants du XXL
Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes

Je dis à Ursula que je vais bien, je repars au moins pour un aller/retour et puis on verra car je pense qu’à force d’aller bien, il va bien y avoir un moment où ça ira moins bien.

Sam est là aussi et ses encouragements font aussi vraiment chaud au coeur.

Parti pour la deuxième boucle après avoir bu un bon coup, la veste vélo est juste ce qu’il fallait au niveau protection même si sa coupe n’est pas idéale pour la position relevée, ça passe plutôt bien et les poches dorsales sont top!

Et j’enquille les mêmes passages en faisant tout pour les mémoriser au mieux. L’approche est différente qu’au premier tour, l’allure vraiment régulière, le cardio pas trop haut, alors je profite.

Bien que répétitif, le parcours est loin d’être lassant car très varié. Ensuite, le fait d'essayer de se souvenir de ce qui vient après le raidar ou la ruine, le virage sec, la boue ou le dévers, ça occupe finalement pas mal.

Attitude positive rime aujourd'hui avec forme impeccable, je me régale, vraiment.

Curieusement, le temps passe cette fois assez vite, me voilà déjà à la bascule, la dead zone et ses panneaux de signalisation mis en place par l’orga. obstruant le tout droit sur lequel il ne faut pas aller pour basculer à gauche.

A part ça, la signalisation est très discrète mais là où il faut, juste quelques rubalises pour ponctuer les endroits un peu moins évidents et la lumière de la frontale les met tellement en évidence que ça éblouirait presque alors que tout autour, le reste est d'un noir absolu.

De temps à autre, une chouette pousse un cri, une souris file sur le coté. je me dis qu’on doit bien les déranger.

Re croisement d’autres coureurs, je reconnais maintenant Lionel et ses chaussures bleues. il monte à très bonne allure et ne se pause que très courtement aux demi-tours. Il est vraiment dans une course là où je suis plus en mode vas y  que j’te pousse. Du coup, il reste très concentré...et vas très vite.

Je suis sur le point d’arriver en bas, il est 21h50. J’entends crier en bas “C’est Lionel?”...je réponds “Non, c’est Nico”, je reçois en échange des “Allé Nico”, je rigole tout seul en descendant les dernières marches de l’escalier qui me mène à la route..

Arrivé en bas, Albane, la femme de Lionel, Ursula, Max et Mathias sont là. L’ambiance est carrément festive, et pour cause, Ursula a réussi à aller faire chercher une Pizza à Max et Mathias et à me la ramener "Just on time”. Exactement ce dont je rêvais.

La pizza encore chaude, j’en croque une part, puis une deuxième, goulûment mais en prenant quand même le temps de bien mâcher. J’avais dit à Ursula au demi-tour d'avant à Amélie que quelque chose de consistant serait le bienvenu mais je voulais arrêter la salade de riz pour ne pas tomber dans l’écœurement. Pour le coup, la pizza, c’est un luxe très apprécié.


Vidéo By Albane

Photo Albane Bosc-Vayeur

Mon estomac aujourd’hui me suis sans broncher. J’arrive à manger et boire ce que je veux sans problèmes. 

La règle pour cette épopée, se concentrer sur des aliments "normaux". Pas de barres, pas de gels, pas de boissons iso, pas de tous ces trucs qui foutent le bide en l’air en 2/2. Comme ça, j’apprécie les mélanges sucrés/salé de fruits et noix etc, les chips, les pains au chocolat, des haribos, de la salade de riz, des petits sandwiches jambon emmental, soupe chaude, du thé chaud, de l’eau plate ou légèrement pétillante (la Salvetat orange passe à merveille en éliminant le goût de l’eau), j’ai aussi éliminé le lait la veille et le jour de course, juste le nuage dans le café, mais pas plus.

Pas de jus de fruit qui laisse la bouche bizarre non plus.


Il est temps de repartir. J’en suis donc à mon retour de deuxième boucle, rassasié, heureux!

Je me rends pourtant compte que, malgré que tout se passe bien, je commence à avoir des sautes d’humeur, ou plutôt des moments de moins bien. Je passe bientôt de tout bon au tout moins bon, voir mauvais, peinant à aller de l’avant et allant jusque à trouver la course ridicule. Je m’en veux aussi quelque part de faire poireauter Ursula de la sorte et me demande si finalement je ne devrais pas écourter tout ce toin toin.

Non, mon cerveau commence à dérailler, comment passer tout à coup à des idées aussi négatives alors que tout est ok? Je fais le check up de mon état de forme et constate que le seul endroit qui bafouille, c’est la tronche. Alors,  comme un fou perdu dans la nuit, je parles à haute voix pour me dire "arrête avec ça là, arrête". La méthode fonctionne toujours mais je dois dire que ça peut prendre un certain temps.

Quand je débouche au bouclage de cette deuxième boucle, tout n’est pas redevenu complètement positif et je dis même à Sam que j’en ai un peu marre. Il me dit qu’ils prévoient une petite distinction pour ceux qui iront au bout du cut off et qui seraient sur les 8 800 de dénivelée. Il est 22h50. A ce stade de la course, on est plus que 9 sur le parcours. Je retourne vers Ursula et mange une petite assiette de riz. Je lui dis que je repars au moins pour une boucle et qu’après on verrait. Un peu down, je repars un poil trop fort et sens que mes forces sont quand même bien entamées. Rien ne sert d’aller vite, il faut aller, juste aller.

Dans la montée, l’idée de faire partie de “ceux qui résistent” fait son chemin et, finalement me redonne un but, celui de durer!

Arrivé à la dead zone, j’étais maintenant déterminé, j’irais aussi loin que ce que le temps dont je disposais me donnerais d’aller, si la force physique était au rendez-vous. Fini les blagues!


Ravito "Au cul du camion"
Photo Ursula Perrier


Parti à 23h00 d’Amélie, j’arrive à 23h47 à Arles sur tech, c’est encourageant, le temps pour effectuer la boucle reste très stable. Finalement, pas de chute de régime.


Cette fois, plus personne en bas à part un gars qui assure le comptage. Je bois rapidement un coup de l’eau mise à disposition dans un grand jerrican et repars aussitôt. Je me sens maintenant vraiment bien sur ce troisième retour, ces boucles, finalement, ça me plait.

Le temps défile et j’avance, je regarde la montre et le dénivelé et la distance commence maintenant à donner des bons cumuls. Le but, arriver le plus proche possible des 8 848m de D+ avant le cut off. Alors ça grimpe activement et ça trottine dans la descente. 


00h34, comptage en bas, tout est calme, tout est maintenant silencieux. Les derniers du XXL ont dû franchir la ligne d’arrivée. 


Ursula dort devant dans la voiture. Emmitouflée dans son gore-tex et sous son duvet. Elle se réveille quand même quand je repasse devant et me fait un coca stream. Je le bois avec soif et toujours un estomac intact. Encore un petit peu de salade de riz et ça repart. Je lui explique le plan pour les prochaines boucles, c’est validé!

Ma frontale qui n'éclairait plus grand chose sur la dernière heure reçoit un changement de batteries.


Ravito "Au cul du camion"
Photo Ursula Perrier


Je repars pour au moins une boucle et demie, la routine s’installe mais pas de lassitude, j’attaque ma quatrième boucle à 0h43, la dead zone à 1h13, toujours régulier, Arles sur tech à 1h31.


Sam est là, on discute le temps de boire deux grands verres d ‘eau, il me confirme que nous serons pris en compte dans le “classement” ou du moins “reconnus” pour ceux qui iront au bout de ce qu’il peuvent réaliser dans le temps qu’il reste pour finir des boucles, se rapprocher le plus possible des 8 800 m de D+  et revenir à la ligne d’arrivée.


L'arrivée de Lionel
Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes


On est plus que 5 à tourner, Lionel a fini depuis au moins une demie heure en ayant même ajouté une montée descente de plus au compteur (!). Enormissime!!!...Les autres on abandonné.


1h36, dernier aller retour pour moi, je regarde toujours la montre mais n’arrive plus vraiment à calculer les D+ et le nombre d’aller et retour qu’il me faut pour arriver à ces 8 800 m, je baisse la tête et avance. Toujours au mieux, mal nulle part, j’y crois.

2h22, à nouveau à Amélie, toujours très régulier, c’est à n’y rien comprendre.

2h29, je repars dans la pente, sans vraiment regarder l’heure, je suis persuadé que je ne vais pas réussir à boucler un aller et retour de plus dans les temps, pourtant, si j’ajoute 1h30, je suis largement dans les temps pour arriver sur Amélie à nouveau, ça me rendrait à 4h00 du matin, mais à ce moment de la journée, je manque certainement de lucidité, parti depuis plus de 20 heures, 20 heures non stop, 20 heures en mouvement, compréhensible que la tête ne suive plus ce genre d’exercice pourtant simple d'arithmétique.


Quand j’arrive à la dead zone, je regarde la montre, merdouille, je n’ai que  2500m de D+, il m’en faudrait encore 300. Pensant que je ne pouvais réussir la descente + remontée dans les temps pour avoir le bon cumul de D+, je commence alors à descendre un petit bout, puis remonter, descendre puis remonter et encore une fois descendre pour remonter, mais je cumule seulement 119m de +, soit 2619 m sur cette partie course à pied. Je n’ai même pas l’idée de regarder l’heure pour savoir si j’aurais le temps de faire les 200 m qu’il me manque pour les 8 800 et sans réfléchir comence alors à descendre sur Arles sur Tech.

J’ai une petite frustration me disant que je n’ai pas bouclé mon objectif, si près du but, mais tant pis, je fonce persuadé que le cut off est proche.

Arrivé à Arles sur Tech, plus un chat, tout est plié, j’ai soif et déambule hagard sur la rue, étonné moi même d’être encore là à cette heure. Un peu plus loin, une supportrice seule dans l’obscurité attend son coureur, je lui demande si elle peut remplir mon verre, on échange quelques mots, je bois, je repars, il ne me reste plus qu’une borne et demi pour rejoindre T2 et l’arrivée.

Je cours, je cours plutôt pas mal pour un mec qui a 220 bornes au compteur, 8 629 m de D+, 31 bornes de course à pied, je cours en 5 min 30 du Km, je m’en amuse. Sur le faux plat descendant, ça va tout seul. Je remercie l’éclair de lucidité qui m’a fait choper mes Hoka en partant de la maison vendredi, c’est exactement ce qu’il fallait pour ce type de terrain, l’amorti à la descente, le gripp et la légèreté dans les montées et un confort de charentaises.


Je commence à me rapprocher de la fin de la piste cyclable lorsque j’aperçois le halo d’une frontale au loin, le halo bouge, le halo pousse de cris, le halo danse. C’est Ursula que je distingue maintenant clairement, majorette de compet, supportrice de luxe, pour attendre son couillon de mari dans ses aventures de déglingos. On est contents de se voir, comme si ça faisait plusieurs jours qu'on ne s'était pas vus.

Elle court avec moi, me dit qu’on va trop vite, on profite des ces derniers 500m, le mur de clôture de la piscine, le toit du gymnase, on y est, on est à 50m de l’arrivée, c’est génial. Michelle nous voit arriver et pousse un “bravo nicooooo”, c’est comme ils l’avaient écrit, “on sera là”. Sam, Richard, Michelle sont là et nous attendent dans la fraîcheur de cette nuit. L’arche d’arrivée, on passe, on pose pour Sam qui nous prend en photo avec son téléphone portable, je porte Ursula et la jette dans une botte de foin, je n’ose pas faire sonner la cloche, ne m’en sens pas le droit, car le 8 848, ou plutôt le 10 000, tracé par Sam, c’était encore 3 boucles. Je n’en ai que 4,5. Pourtant, il me félicite et me passe une médaille de finisher autour du cou. Le moment est bien sûr inattendu et magique.


"On sera là!"

Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes

Michelle viendra nous donner une franche accolade et nous féliciter. La "maman Ours" prend soin de ses rejetons et c'est cet esprit incroyable qui reflète toute l’essence de cette course, depuis maintenant 5 éditions.

Sam nous propose de quoi manger et….une bière,  bière de l’ours bien sûr, sans doute la meilleure bière du monde, à ce moment, à cet endroit. “Mon” 8 848 s’achève là, la fin, aussi, d’une sacrée tranche de vie.


Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes



APRES COURSE


Ursula avait pris soin de repérer le local mis à disposition par la mairie pour que les coureurs puissent prendre une douche après la course. Il s’agit du vestiaire du stade de foot se trouvant à quelques centaines de mètres de là. Pour nous c’est important parce qu’on dort dehors cette nuit, enfin,  pas vraiment dehors mais sous la tente. Max et Mathias sont d’ailleurs endormis sur une des rives du Tech, un peu sous le parking longeant la rue qui mène au gymnase. Le lieu est confortable, mais un peu quand même en plein village…..on compte sur la fair play des résidents pour ne pas nous prendre la tête avec ça.

On se rend avant ça dans le gymnase pour récupérer les affaires de course et le vélo. Les sacs sont vite remplis des affaires sales de la course, le sac bleu avec la combi, le vélo, on embarque tout ça rapidement en laissant le vélo sur le “campement” où Max et Mathias dorment, le reste dans la voiture direction le stade.

Arrivé sur le parking, tout est très sombre. Quelques camping-cars sont là pour passer la nuit. On sort en ayant l’impression d’aller cambrioler quelqu'un, frontale allumée, on franchira une grille, puis une autre puis encore une autre avant de pouvoir ouvrir la porte du local des vestiaires.

On tire une porte qui ressemble plus à la porte d’un placard qu’à celle d’un vestiaire. Le local est chauffé, un vrai luxe….mais pas éclairé (ou du moins, on a pas trouvé le bon interrupteur).


….Dimanche 19 Septembre 2021, 5h00 du matin. Ursula et moi sommes seuls dans les douches collectives du vestiaires du Stade de foot d’Amélie les Bains. Ma lampe frontale posée au sol projette une lumière blafarde sur les faïences ébréchées des murs qui nous entourent. Au plafond, un tuyau rouge serpente et nous tirons l’un et l’autre sur les chaînettes des poires de douches qui y sont suspendues . Nos silhouettes se dessinent en ombre chinoise sur les murs et le plafond. Le son de l’eau qui coule sur nous et rebondit sur le sol résonne, à part ça, aucun bruit. Cette eau vient laver les stigmates d’une journée de course qui aura commencée 22h30 plus tôt. 


Avec 222 km au compteur et 8 629 m de dénivelée dans les jambes, je viens de finir, “à ma manière” ce premier challenge 8 848! 


Bien dans mon corps, bien dans ma tête, c’est à Ursula qui m’aura accompagné tout au long de cet effort que revient cette petite réussite!






Beau comme un lendemain de course et le sentiment génial d'accomplissement qui va avec.


Le dimanche midi, se tient la "traditionnelle" cérémonie de remise des prix, mais pas que ça! Ces moments sont l'occasion pour tous de se retrouver et d'apprécier ces moments rares où, chaque année, plus que des récompenses d'après courses, on vient partager pas mal d'émotion autour de certaines histoires spéciales ou contextes dans lesquels certains vivent cette course, de causes fortes représentées etc...

...Et ce sentiment d'appartenir à cette grande et belle famille Bearman!


Au centre, Lionel, tout de suite à gauche et droite les deux autres conquérants du parcours complets, les deux de gauche et moi en heureux finisseurs "cut off"
Photo Marie-Lise Modat and Thomas Frowein Photographes




Le couteau sculpté par Max durant les 18 montées de la Balme trône désormais sur l'étagère des breloques. 
Chacune des stries représente une montée!