mardi 26 août 2014

Embrunman 2014: Avant course.



Comme en 2013, le départ de Montpellier est programmé quelques jours avant le jour de la course. On décide donc de partir le lundi pour une course prévue le vendredi. Cela permet de gérer une transition souple entre la vie quotidienne routinière Montpelliégoise et les petits inconforts d’une vie cependant plus souple en extérieur. Donc, départ lundi matin pour une vallée du Dévoluy, répétant le transit de 2013 pour nous amener du coté de Cluzes où nous avions déjà passé une nuit l’an dernier. On gare le cametar pour une nuit près d’un torrent, là, les seules préoccupations sont l’horizontalité de l’emplacement sur lequel on posera le matelas et la préparation du repas. Un coup d’oeil sur la carte pour la rando du lendemain….des vacances quoi !




Cette année, Bärbel et Harald (parents d’Ursula) sont venus depuis Kempten (Allemagne) pour se joindre à nous et nous accompagner dans ce petit périple.
Le temps est au beau fixe et nous attaquons cette petite randonnée à la portée de Max qui du haut de ses presque huit ans commence à bien marcher en montagne, pourvu qu’un point de motivation suffisamment fort soit là pour lui.
Après cette première étape  un deuxième tour est prévu pour le lendemain depuis Réallon où nous nous rendrons mais avec une météo capricieuse. Du coup, c’est sous un ciel chargé que nous arrivons dans cette vallée. C’est le moment de  trouver l’emplacement idéal pour ce deuxième bivouac « sauvage » et celui de monter la toile de protection attenante au camion avant que la pluie arrive et nous parque sous la bâche. 


On restera quand même au sec pour la soirée, la pluie arrivera en début de nuit et ne laisse pas beaucoup de répit. Le petit dèj. se fait dans le froid et la rando de la journée sera annulée. Une pause  nous permettra de plier  tente et matos et de partir sur le camping des Tourelles à Embrun. C’est notre camp de base pour la troisième fois, ça nous permet de ne pas se perdre dans la logistique des prochains jours.
Pour y arriver, nous empruntons une partie du parcours vélo de la course, en sens inverse. La pente paraît plus raide encore dans ce sens, surtout le raidillon à presque 20% où on a l’impression que la voiture va basculer en avant.
La pluie tombera jusqu’en début d’après-midi mais bientôt, le soleil vient la remplacer et sèche la route assez rapidement. J’en profite pour faire la reco. du Chalvet, cette dernière partie du parcours vélo, le « test batteries » avant de basculer définitivement sur le parc de transition.
Cette dernière difficulté, sans être extrême, présente des difficultés encore bien réelles et permet de voir dans quelles condition on va attaquer le marathon.
Dans quel état errerais-je vendredi ? Comme l’an dernier, cette reco. me permettra de faire l’état des lieux au niveau de la descente que j’avais trouvé défoncée l’an passé et qui n’aura pas beaucoup changé.
En remontant sur le camping, je passe sous la banderole de l'Embrunman, on y lit encore "le triathlon le plus difficile au monde".....bon allez, pour la forme.
Les sensations sont bonnes, la petite pause vélo depuis le dernier gros tour à Montpellier a permis aux jambes de tourner sans douleur avec une sensation de puissance évidente.
Les températures sur Embrun sont encore en baisse par rapport à ce que nous avons eu les jours précédent, pourtant plus haut en montagne. La journée au camping, on dépasse difficilement les 15°C et au lever nous avons eu 8.6°C vers 8h30.
Les prévisions affichent un grand beau mais encore fraichissant. Quelle température aurons-nous le jour de la course ?
Le jeudi, veille du grand jour, là aussi comme en 2013, je prendrais le temps de faire un tour de plan d’eau pour m’imprégner du lieu et jauger la distance, me remémorer le parcours en essayant de trouver des points de repère sur la rive à retrouver le jours de la course pour me situer par rapport à l’avancée du parcours lorsque le jour ne sera pas encore bien levé, sachant que la visu. Des bouées peut être problématique dans la pénombre d’un lever de jour. L’eau est à 22°C, mais en en sortant le petit vent déjà levé est glacial. Je me gèle, il est pourtant 11h30 du matin et le soleil est là. Je commence à comprendre que demain on risque de souffrir du froid.
Je profite du retour depuis le plan d’eau vers le camping pour faire une pause au village de la course et choisi une veste coupe-vent sur le stand Ekoï. La veste se plie facilement est se range dans la poche en un volume hyper réduit. Je me dis que je partirais sûrement avec demain matin.
Le choix de la tenue est important car les écarts de température sur le parcours peuvent être très élevés. Ses écarts sont liés à la fois à la durée de la course, (départ à 7h et quelques pour un retour vers 14h30) et aux différences d’altitude en différents points du parcours (Embrun, Saint Apollinaire, Izoard, Briançon etc…)
 Je croise Marcel Zamora (http://www.marcelzamora.com/) entouré comme d’accoutumée de son escorte d’amis et de sa famille. Tous les acteurs de son livre « tous les rêves sont possibles » sont là, Christian son coach, son frère Pao, son interprète et ami (…). J’avais prévu ce moment, aussi curieux que cela puisse paraître, et j’avais son bouquin dans mon sac, avec un stylo. « Por favor Marcel, puedes escribir una palabra para mi en tu libro ? ». Il est déjà dans « sa » course (déjà 4 victoires sur Embrun) mais accepte, il aime se prêter au jeu que sa notoriété lui apporte. Sa phrase est sincère, à juger par le côté maladroit de son orthographe, il ne doit pas écrire français tous les jours. Ensuite il me demande si je prends le départ vendredi et me souhaite bonne course. Son interprète me demande si je veux être pris en photo avec lui, ben oui qui dit ! Le cliché est pris, l’anonyme que je suis avec un extra-terrestre. Je suis toujours étonné par l’incapacité à déceler la supériorité de ce genre de machine tant qu’elle n’est pas en action.
Rien ne le discerne d’un mec « normal ». Pourtant, il est capable d’envoyer du 15km/h sur un marathon après la natation est les 188 km de vélo bien vallonné….
Le reste de la journée sera consacré à la logistique d’avant course, aller à la maison des fêtes pour aller chercher le dossard, retourner au camping pour y chercher ma licence oubliée, re-retourner à la maison des fêtes, re-retourner au camping pour coller les numéros de dossard sur le casque, le vélo et préparer un peu le reste du matos.


Mais le temps presse car le briefing d’avant course débute à 17h00 et il est déjà 16h30…..je préparerais les affaires plus tard.
Le briefing a donc lieu, je prends petit à petit conscience que le course qui part demain est l’Embrunman, je l’avais presque oublié.
J’ai un peu de mal à réaliser et suis moins excité que l’an passé. Le décor est connu et je sais à peu près ce qui va m’attendre. C’est du coup moins piquant que l’an passé, c’est dommage, je n’ai pas ce feeling que j’avais eu, celui de participer à une course hors norme et l’état qui va avec. Le briefing passé, c’est le moment de déposer son vélo au parc de transition, rangé 22, au fond à droite, c’est bien, j’aime bien les fin de rangées, on situe facilement son vélo, on sort rapidement, on reste proche du public
….au passage, je croise Patrick Garcin ( http://ironman-till-i-collapse.blogspot.ch/2014/08/a-la-rencontre-de-pakinator.html )
, notre incroyable challenger qui réalise pas mal d’Iron avec un vélobleu, et ce, pour une cause très éloignée d’un intérêt personnel puisqu’il se sert de sa performance hors du commun pour donner un coup de projecteur à l’HTAP (HyperTension Artérielle Pulmonaire), et à l’association HTAP France qui accompagne les malades et effectue de la prévention (http://www.htapfrance.com/new.asp)
Ce drôle de vélo est un vélo urbain de la ville de Nice, trois vitesses, 18 kg, un joli panier devant pour faire cuire du riz pendant les montées. On s’est croisé l’an dernier sur l’Embrunman et le Natureman, man!

et je l’avais recontacté récemment, on est ami Facebook ( Fier !). Patrick est quelqu’un d’obstiné et son "échec" de l’an passé (hors délais de peu à l’Izoard) l’a remonté et l’esprit de revanche est là, le vélobleu aussi.
Je le retrouve à l’entrée du parc,
il m’explique qu’il est bloqué par les arbitres qui cette année jugent son vélo inapte à disputer une épreuve qui depuis 2014 est sous la tutelle de la FFTRI. La FFTRI, dont la description du vélo éditée dans les règlements ne permet pas d’écarter le vélobleu, à travers l’arbitre en chef, exprime un doute sur le fait que ce vélo pourrait avoir un moteur ou pourrait avoir un système de démultiplication qui lui permettrait d’être plus performant qu’un vélo classique. ARF ! La blague, c’est tellement peu recevable et peu sérieux, on pourrait en rire, moi ça m’écœure. En Allemand on dit « Dass ist zum kotsen », litérallement, c’est à vomir ! Patrick démonte le bloc pédalier et fait venir un huissier pour constater qu’aucun moteur n’est présent dans le cadre et que la liaison chaine / K7 est direct, la démultiplication est claire dans le moyeu et étale la possibilité de choisir parmi trois fréquences de pédalage.




Devant cette évidence, l’arbitre en chef (ça c’est du titre, ça claque bien hein ?) explique aussi que le fait de prendre le départ de l’Embrunman avec ce vélo nuirait à l’image de la course, voire du sport….bla bla bla, pour finir par dire que de toute façon sa décision était déjà prise depuis plusieurs semaines, au moment où il avait appris que Patrick prendrait le départ une fois encore avec le vélobleu. On a envie de dire vive la FFTRI, se plaçant en terrible père fouétard, les règlements tordus et les mises en avant perso. d’un petit bonhomme visiblement en manque de reconnaissance.
Passé cet épisode peu réjouissant, le dépôt du vélo se fait donc rapidement, passage par le mur d’arbitre, les vérifications classiques du vélo, le marquage….
Le cheminement jusqu’à l’emplacement, calmement, le « upside down » du vélo que l’on pose à l’envers, totalement pas pratique, il paraît que Gérald Iacono, le big boss de l’épreuve, tient à maintenir ce mode de pose pour assurer l’image unique d’une épreuve hors du commun…. Bon !


La photo souvenir rituelle (selphie, c’est le terme à la mode).

Un petit tour rapide, un mémo de l’emplacement, un mot au vélo (si si, c’est bien vrai) puis c’est le moment de sortir. Harald et Ursula attendent, on s’arrête une fois de plus sur la discussion vélobleu qui n’est toujours pas terminée à l’entrée du parc….à suivre.
On remonte alors tranquillement à pied au camping pour finir de préparer le reste des affaires, combien de barres, de gels, accroche du dossard sur 3 points etc…
Agness (mine de rien) qui a sa famille sur Embrun, dans la cote chamois (passage emblématique de la course à pied, raide raide) passe prendre l’apéro au camping. C’est plutôt sympa.
On prépare le repas du soir, riz / sauce au thon tomate. Rien de bien différent des nombreux repas « sucres lents » des derniers mois et plus intensément encore des derniers jours. Le stockage se fait dans la semaine qui précède l’épreuve, pas la veille. Marcel Zamora à l’habitude de manger une pizza les veilles de courses, et ça lui réussit. Je suis toujours calme, pas de stress intense, si je compare avec ce que je vois de notre voisin de camping qui prend aussi le départ et qui s’agite dans tous les sens et n’en finit pas avec son rire nerveux.
Le repas est assez vite avalé, on se gèle, pantalon, veste, bonnet, le riz refroidit vite dans les assiettes, le corps aussi. Les degrés tombent rapidement sur l’écran de notre thermomètre et je crains le pire pour le départ de demain matin.
La vaisselle faite, il est temps d’aller se coucher.
Le réveil est calé sur 3h45, profitant de mon expérience de l’année passée qui m’avait fait comprendre que 4h00, c’était un peu tard (à la bourre totale dans le parc avant le départ pris in extrémis.)
La nuit, sans être un record de sommeil, me permet quand même de trouver un repos apaisant. La porte coulissante du van WV d’un concurrent à deux emplacements du notre donne le coup d’envoi de cette longue journée à 3h30. J’attends quand même le petit quart d’heure tranquille dans mon duvet, profitant de ces derniers instants de chaleur et de calme.
Allez, on y va ! La sortie du duvet est rapide, je pousse mes affaires dehors pour m’habiller chaudement, sans pour le moment revêtir la trifonction, passage aux toilettes oblige.
Frontale allumée, mon premier coup d’œil est donné au thermomètre…..7.5°C ! Non d’un chien, je flippe. La lampe à gaz prend le relai, elle apporte plus de lumière et aussi un peu de chaleur. J’ai les mains gelées, je me prépare un chocolat chaud et un bol de céréales. Je mange lentement, l’appétit est là, la pression toujours pas. J’ai l’impression de suivre ce que je fais vu d’en haut, j’ai un sentiment bizarre, comme si ce n’était pas moi qui allait prendre le départ, une sorte de visionneuse à diapo. Où je me verrais faire ce que je suis en train de faire, dans la peau d’un autre, d’un spectateur. C’est un sentiment déjà connu chez moi, peut être justement une sorte de mécanisme incontrôlable qui me permettrait de gérer le stress dans ce genre de situations ?
Ce petit déjeuner avalé, un tour rapide aux toilettes en en profitant pour enfiler la tridonction, mettre la puce à la cheville gauche…. Ce protocole me fait penser à celui auquel un Torrero se soumettrait avant d’entrer dans l’arène. Les mêmes gestes, cette même lenteur, le même costume, celui que l’on n’endosse pas sans une certaine appréhension et qui nous fait réellement prendre conscience qu’un départ est éminent, on va rentrer dans une journée pas comme les autres. Mon souvenir de ces instants me les fait revivre avec une image au ralenti, comme pour mieux apprécier la gravité de l’instant.
 Puis on rassemble les affaires à prendre dans cette foutue caisse (sac interdit sur le parc). Entre la combi, les bidons pleins, les chaussures de vélo, le casque, le tout pour s’alimenter sur l’ensemble de la course, la pompe sur pied….
ça à du mal à y rentrer et c’est tellement peu pratique pour rejoindre le parc à vélo situé à 1km5 du camping.
Un bisou à Ursula en me baissant à l’entrée de la tente. Me voilà en route pour le parc.
La descente se fait dans la nuit noire. Cette année, je n’ai pas de compagnon pour réaliser cette jonction. Au loin, sur la route de Briançon, ça bouchonne ! La ligne de phares est ininterrompue. Ils veulent comme moi rejoindre le parc, en tant que coureur ou qu’accompagnateur et on sent que l’heure du départ est proche. Embrun toute entière bouillonne d’impatience.
Après un début de parcours en solo, Je passe les premières barrières, salue les premiers bénévoles, eux aussi debout depuis sûrement 3h30, tous sourires et très amicaux. Les coureurs convergent tous dans la même direction, celle du tapis bleu, celle de l’entrée du parc.
Le service d’ordre fait le tri de ceux qui ont leur bracelet fluo au poignet, le dossard à la taille, le casque sur la tête, jugulaire fermée, « ok, vous pouvez y aller, bonne course » me lâche un grand black avec une intonation militaire.
Puis vient la barrière d’arbitres, mêmes vérifs que d’habitude, me voilà enfin dans le parc. Comme la veille pour le dépôt du vélo, rangée 22, au fond à droite. Je fais cependant un crochet pour voir ce qu’il est advenu du dossard 301, celui de Patrick Garcin que je touve tout de même dans le parc avec une vélobleu mais pas celui de Nice, un vélo de course normal. Il est révolté mais prend quand même le départ. Il souhaite rentrer en procédure contre la FFTRI. On se souhaite bonne course. Je suis dans les temps mais il ne faudra pas trainer. Arrivé à mon emplacement, je croise Antony, mon partenaire de course à pied l’an dernier avec qui on s’était soutenu sur les 10 dernier KM. Il me dit trainer les restes du Swissman qu’il a fini avec brio en juin dernier. On discute encore un petit moment sur notre état de forme et le feeling d’avant course.
La liste des choses qui restent à faire est encore longue et il ne faut pas chômer. Gonflage des pneus, passage aux toilettes….pas de papier, reste plus que le rouleau carton que je dépèce pour arriver à mes fins….l’eau du lac fera le reste !
Le départ natation est annoncé, je prépare encore mes affaires, celles à enfiler en sortant de l’eau, les manchettes, la montre allumée, le maillot manches courtes, la veste achetée la veille, les barres à mettre dans le maillot, la ceinture dossard. J’enfile alors la combi., quittant le bonnet en laine pour mettre celui en silicone de la partie natation, les bouchons dans les oreilles. Mon voisin me propose spontanément de me fermer la combi. Il est inquiet sur le départ dans l’obscurité, je le rassure en lui disant que cela n’est vraiment sombre que sur le premier demi-tour, que la lune est quasi pleine et qu’il en profite plutôt que de le redouter car cela reste un moment unique, vraiment fort.
Ca caille comme pas permis. Ursula me dira après la course que le thermomètre était descendu vers 5h30 à 6°C. Le départ filles est donné pendant que je me rapproche du sas de départ qui est encore fermé pour les hommes. Deux minutes de répit, le sas s’ouvre, je vais chercher une position stratégique à droite toute, a quelques rangs de la ligne de départ. Le discours du speaker fait monter la pression, le compte à rebours est lancé, trois minutes……on applaudit, le jeu du speaker qui chauffe le public et les coureurs. Certains sont dans leurs bulles, d’autre euphoriques, pour ma part, j’ai toujours ce sentiment de vide, détaché, trop. J’essaye de me concentrer sur le parcours et les repères à prendre pour ne pas trop louvoyer à chercher les bouées.

Le départ est annoncé dans une minute….ces soixante secondes sont éternelles, puis, semblant surprendre tout le monde….

Embrunman 2014: Natation 1h03min43sec.



6h00, PAN, c’est parti. La musique monte à fond pour booster tout le monde (https://www.youtube.com/watch?v=N8ZAx_OvKpMJe cours et profite d’un trou devant moi pour gagner quelques rangées et me trouver vraiment sur les premières lignes.

Le départ vu et filmé par Ursula >  https://www.youtube.com/watch?v=zXNQ5vKYkxw
Ca part vite, le souffle court, l’eau paraît chaude, avec un air à 6°C, ce n’est pas surprenant. Ca bastonne pas mal mais ce n’est pas non plus Verdun, je me cale sur la vitesse des mecs d’à côté en essayant de tenir le rythme, ça va plutôt pas mal. Le ponton et son millier de spectateurs se rapproche. 
Dans la pénombre de ce lever de jour, les flashs crépitent, les sirènes hurlent, le public aussi et je sens qu’on accélère, galvanisés par cette ambiance surnaturelle. Ce passage d’étroiture franchi entre ponton et bouée, chacun reprend son rythme, plus souple. J’essaye de poser une nage technique plutôt que de tourner les bras comme un débile en me cramant, j’ai l’impression de bien avancer, la glisse est là.

Le lac commence à fumer, les mouvements des nageurs soulevant l’eau à chacun des tours de bras fait se lever une brume au contact de l’air froid. Du coup, les bouées deviennent de moins en moins visibles et la nage « water-polo » devient plus fréquente pour refaire le point sur le cap à tenir.

Les personnes sur les canoés chargés d’assurer la sécurité et l’orientation des nageurs ont tous des frontales, certains un gyrophare posé sur la coque.
Un camion de pompiers sur la digue tous phares allumés arrose le plan d’eau du jet bleu de son gyrophare.
Les bouées s’enchaînent, vient bientôt la fin du premier tour avec un jour qui se lève dans un beau ciel d’un bleu encore très foncé, laissant encore un peu de place au rayonnement des étoiles et à la lune. Les sommets tout autour s’éclaircissent petit à petit sans pourtant être éclairés par un soleil direct. Le second passage du ponton est plus évident que celui suivant le départ, les écarts se sont créés et on a maintenant plus de place pour nager. Au passage du bout du ponton, j’essaye de voir si je reconnais Ursula, Harald, Max ou Bärbel, mais le ponton est toujours aussi rempli et c’est mission impossible. Il me fait penser aux images désastreuses de ces boat poeple en perdition. Pourtant là les gens y sont par contre tous euphoriques, tentant certainement de reconnaître un de leur proche. Ils sont encapuchonnés, on les sent eux aussi transits par le froid.
Le demi-tour approche rapidement et le froid est maintenant perceptible à chaque passage de bras dans l’air gelé, j’ai aussi mal à la tête.
 j’essaye de me concentrer sur la sortie de l’eau, ce que j’aurais à faire sur la transition, regarder le temps sur l’écran à gauche en sortant, voir si mes supporters sont là….plus que 200m avant la sortie de l’eau, comme prévu, malgré le froid, la partie natation aura été une formalité.

Je vois bientôt le fond du lac, ses graviers, j’ai pied, je sors de l’eau en courant, attrape la sangle de la combi. et tire dessus mais me ravise en constatant la fraîcheur de l’air qui me saisit immédiatement. Le haut de la combi sera enlevé seulement devant mon emplacement. Au passage je vois Max qui tend la main, je lui claque un « Hé Max » et lui tape dans la main, j’ai bien sûr oublié de regarder mon temps et continue vers l’entrée du parc. Ursula & Tintin photo (http://www.tintinphoto.net/albums.php immortalisent l’instant.
...


Embrunman 2014: Transition 1 0h06min01sec.


Au passage j’attrape un verre de thé qui aurait dû être chaud mais qui est à peine tiède, avalé en une seconde, rangée 22, mon siège, quitter la combi. Mon corps fume, comme celui du mec un peu plus loin dans la même rangée, au même stade que moi dans cette transition polaire.



Vite, attraper la petite serviette pour me sécher au mieux, enfiler les manchettes qui ne veulent pas glisser sur la peau mouillée, enfiler le maillot sans manches….dans le mouvement, toutes les barres de la poche arrière se répandent sur le sol, enfiler la veste coupe-vent, le casque, je garde les lunettes dans la bouche(buée), la montre, les chaussettes….c’est parti, je fais un tout petit détour coté grille pour saluer Ursula, Max, Harald et Bärbel et repars dans la direction de la sortie du parc d’une belle foulée, mais ça coince dans le sas de sortie avec des coureurs qui y vont tranquilles et de front, je m’annonce « à gauche, à gauche », 

Embrunman 2014: VELO 7h45min20sec.


La ligne de sortie est là, je saute sur ma selle et glisse salement en retombant à cheval sur la roue arrière, je me sens le clown de service et ça fait mal mais je repars aussitôt et recommence cette fois plus prudemment la même enjambée. Ouf, c’est posé, les pieds sur les pompes que les élastiques maintiennent à l’horizontale, premiers tours de pédales, puis les pieds dans les chaussures et les velcros fermés. C’est parti.
Je suis complètement gelé, j’ai l’onglet et mes bouts de pieds sont insensibles. Je me souviens avoir eu froid l’année dernière mais il faisait alors 14°C, nous en avons 6°C aujourd’hui. Ça promet !
Je pédale donc vite en pensant que cela me réchauffera. Comme l’an dernier, la première montée est gavée de monde, je reconnais Jérémy jurkiewicz (https://www.facebook.com/JurkiewiczTRI) qui est dans le public et encourage les coureurs. Tout ça met du baume au cœur et les premières pentes se gravissent sans efforts.
https://www.youtube.com/watch?v=t52jQaOcaRU (le dos de Nico à la lecture 1min54 du film)

Les premiers virages s’enchainent et déjà on se retrouve en balcon au-dessus du lac. La vue est magique, on voit que pas mal de nageurs sont encore dans l’eau. Je discute avec pas mal de coureurs, le sujet reste invariable, on se gèle !
L’un d’entre eux dispose d’un compteur avec thermomètre, il affiche 6.4°C, je comprends mieux mon état, équipé comme en été alors que sur mes entrainements, avec cette T°, j’aurais eu gants, veste thermique, cuissard long, sous casque et sur-chaussures. J’espère que le soleil arrive au plus vite pour me réchauffer mais arrivé sur Saint Apolinaire, on est toujours à l’ombre et c’est le moment d’amorcer la bascule sur le lac de Serre Ponçon. La descente est une vraie épreuve de résistance au froid. J’ai les doigts complètement insensibles et la saisie des manettes de freins est plutôt aléatoire, le passage du petit au grand plateau me demandera de m’y reprendre à trois fois…je me pose des questions sur la suite du parcours, me mordant les doigts de n’avoir pas prévu au moins un sous casque et une paire de gants. Vais-je pouvoir résister aux 188km avec ce froid ?
Je me demande vraiment ce que sera la température qui nous accompagnera sur le reste du parcours.
Au détour d’un des derniers virages avant de rejoindre la route le long du lac, le soleil fait enfin son apparition et les premiers rayons sont effectivement très sensibles, les avant-bras le ressentent assez vite et c’est hyper agréable.
Le corps n’est pourtant pas réchauffé, malgré les 900 premiers mètres de dénivelé sur ses 30 premiers km du parcours. Je grelotte, je claque des dents. Mes cannes sont quasi anesthésiées, les pieds en bois.
Le cheminement le long du lac est rapide, puis viennent la traversée du pont et la remontée sur Savines. Les spectateurs sont là aussi très nombreux et certains coureurs s’enflamment et attaquent comme des malades. Pour ma part, je suis en mode « parcours long » gardant en mémoire mon cheminement de l’an passé et voulant éviter un coup de moins bien dans la vallée du Guil et surtout ne pas subir la montée de l’izoard.
Vient le rond-point des Orres, je sais que mon club de supporter a prévu de s’y trouver et prévois d’y être attentif. On y arrive, la foule est dense, j’entends des clochettes à droite (signe de reconnaissance, Ursula les amène sur chaque course) mais en fait, ce ne sont pas les nôtres, je vois Harald sur la gauche au dernier moment
….sans m’arrêter, je prends le rond-point et monte à droite, drainé par le couloir discontinu sur presque un Km des supporters hyper motivés qui créent une véritable haie d’honneur.
Certains font la hola, d’autres sont équipés de ponpons genre pompom girls, les crécelles et klaxons divers se mêlent au tumultes pour pousser de l’avant les mecs en vélo. C’est un des moments de la course qui laisse des souvenirs inoubliables et galvanise les corps et les esprits. C’est ce genre de sensation qui revient plus tard et permet parfois de tenir la séance d’entraînement quand c’est dur, quand un tour de vélo dans la grisaille et le froid devient interminable, quand on en a marre de courir seul comme un c…, quand on a du mal à boucler la séance de natation et que la lassitude se fait sentir, alors on repense à ces passages de courses extraordinaires, à la dernière ligne droite de l’arrivée, ce tapis bleu qui va nous éblouir, et on repart, animé à nouveau par ses vibrations, de celles qui donnent la chair de poule en pleine cagnasse !
Les Km qui suivent sont vallonnés et sans être durs, s’étendent quand même jusqu’à Guillestre où quelques bosses font alors passer sur le petit plateau. On avance avec quelques mecs, se doublant, passant devant ou laissant passer.
 Certains bon cyclistes et mauvais nageurs attaquent et passent comme des avions, rattrapant le retard pris dans l’eau. Mais seront-ils à la hauteur sur le marathon ? C’est ce que j’essaye de me dire pour me tranquilliser face à ces dépassements. Pour ma part, je joue la carte « vélocité » en essayant de ne pas puiser dans les réserves. Les gorges du Guil arrivent, un léger faux plat montant et un bon goudron permettent de rouler en position aéro à bonne allure. Le froid est toujours aussi intense dans ces parties à l’ombre et mes pieds et doigts sont toujours insensibles.
Quelques Km avant l’attaque proprement dite de l’izoard, ça passe enfin au soleil et le corps se réchauffe enfin véritablement. La veste coupe-vent peut être enlevée en roulant et fourrée en boule dans la poche arrière du maillot. Jusque-là, l’alimentation a été régulière avec une barre toutes les 45 min environ, le bidon par contre a peu été touché, il est encore à moitié plein je n’ai encore pris aucun bidon des ravitaillements placés sur le parcours. La sensation de soif n’est vraiment pas de mise et même si on sait qu’il faut une gorgée d’isotonique environ tous les ¼ d’heure, la T° est telle que les gorgées sont vraiment réduites. Une nouveauté cette année, isostar est présent sur les ravitaillements et je prends quelques barres pour varier avec les miennes mais surtout pour pallier au manque car dans l’empressement de la première transition, quelques barres sorties de mes poches à l’enfilage du maillot ont été égarées sur l’aire de transition et ne sont pas revenues dans les poches. Au lieu de 5 barres, plus que 3 sont présentes. Merci Isostar, d’autant plus que leurs barres sont vraiment pas mal en goût et en consistance.

Le cheminement depuis l’attaque du col est cruel, dès qu’on quitte la vallée du Guil, à gauche vers Arvieux, les premiers lacés se font raides. Une fille dossard n°41 me passe sans difficultés, la nana est en pleine relance, et paraît d’une facilité déconcertante, inutile de vouloir s’accrocher. Suivent ensuite des pentes régulières d’abord à 6.5% puis sans relâche entre 8 et 9% de moyenne sur les pancartes des Km qui suivent jusqu’au col. La route ne lache rien, uniformément droite avec des passages compris entre 7% et 10% de pente, mais la largeur de la vallée donne un sentiment de plat ce qui mine le moral car on a l’impression de ne pas avancer sans vraiment comprendre pourquoi, et ce, même si on connait l’endroit et si on s’y attend.
La partie la plus rude pour moi est juste à la sortie de Brunissard, la pente à 12% est cruelle et avant d’attaquer les lacets qui nous propulsent au-dessus de la vallée comme sur une véritable rampe de lancement. Là aussi les spectateurs sont assez présents et donnent de la voie pour nous encourager.
Les lacets s’enchaînent et je gère quand même mieux que l’an dernier, sans avoir l’impression de subir mais je ne suis pas dans un bon jour. Un gars sur le côté nous a compté et m’annonce « 269 ». Sans me faire d’illusion sur mon classement, je suis pourtant peu réjoui de ce chiffre. Un gars avec qui je roule depuis quelques lacets, non inscrit à la course mais suivant un de ses poulains me rassure quand je lui dis « 269, peu mieux faire » avec une déception sûrement perceptible dans l’intonation. Il me dit qu’il y en a quand même plus de mille derrière et que pour un amateur ça reste respectable. Ca ne me permet pas pour autant de positiver. C’est l’amorce d’un état d’esprit plutôt noir qui s’installe en succession d’un ressenti mitigé par rapport au froid qui m’a transit sur les 60 premiers Km de ce parcours. Le même type roulera avec moi jusqu’à la ligne droite menant à la case déserte. Il me racontera tout son palmarès, son top 10 sur l’Altriman, pour conclure qu’Embrun, c’est du pipi de chat…passons. A ce moment, un hélico rouge et blanc vient flirter avec la route, il suit des coureur 100m en avant, le son est assourdissant et le souffle du rotor est perceptible.

La porte latérale est ouverte et un mec semble prendre des photos ou filmer. Il suivra comme cela un long moment, jusqu’au premier lacet de la dernière rampe menant au col. Ferais-je parti de ceux fixés sur la pellicule ?
Les trois derniers lacets menant à l’Izoard se franchissent bien, mieux que l’année passée, pourtant, de mémoire, mon comparo. avec l’heure de passage de l’an dernier me laisse penser que j’accuse un retard de 10min. environ, ce qui n’est pas pour me réjouir. J’ai l’impression à ce moment que je régresse dans le classement et ressens une espèce de sentiment de tristesse, au lieu d’en profiter un max et de juste apprécier ces instants tant de fois imaginés pendant les entraînements.

La course, c’est aujourd’hui. Pourtant, je n’en profite pas comme je devrais, assailli par des pensées négatives qui prennent le dessus de plus en plus. Mes objectifs, au combien naïfs, s’envolent en fumée, j’ai le moral dans les chaussettes. Je me demande même ce que je fous là à pédaler comme un gros débile.
Le ravito perso. est disponible au col, quelques barres et un bidon plein. Le premier n’est pourtant pas encore vide. Incroyable ! 100km avec ¾ d’un bidon, là où à Montpellier j’en bois 3 sur la même distance. La température n’aide pas à s’hydrater, quand l’eau du bidon est à 6°C ou 7°C et qu’on gèle.
La veste coupe-vent est vite enfilée puis c’est la longue est belle descente sur Briançon. Les premiers lacets sont serrés et il faut garder toute son attention pour ne pas faire d’erreur d’appréciation et gérer trajectoire et vitesse. On est un groupe de quatre à descendre en même temps.
Les virages s’enchaînent et on se rapproche de Cervières. Le village passé, un vent de face commence à faire son apparition et la température est toujours aussi basse. Je dois faire une pause pipi un moment, je constate que des ¾ de bidon bus, le corps n’aura quasiment rien gardé. Je n’ai quasiment pas transpiré.
Arrivée à Briançon, la direction du sud est prise et le constat d’un vent de face fort est régulier est fait. Ce vent n’est pas là pour nous arranger, il souffle déjà alors qu’il est d’habitude présent seulement sur les derniers 40 Km de course. Il faudra compter sur lui pour les derniers 70K, on va morfler !
La partie de route vers Vallouise est monotone mais vite absorbé, on bifurque alors à droite, quittant le nationale pour reprendre des petites routes de montagnes. Une première bosse avec le passage des Vigneaux est là aussi assez vite avalée, j’attends le KM 140 et la terrible cote du Pallon. Je me réchauffe bien sur cette partie et quitte la veste coupe-vent.
La cote du Pallon arrive, juste après une petite descente, je l’ai bien appréhendée et ne fais pas d’erreur de vitesses comme l’année passée. La cote est raide, longue ligne droite de 2Km avec 12% de pente moyenne (passage à 16%). Tout le monde est droit sur les pédales. J’alterne de la position assise en 34/28 à des relances en danseuse en 34/26. Le public bien présent fait une fois de plus prendre la poudre d’escampette à certains, une fille me double, bien assise en tirant du gros, je n’ai pas son N° de dossard. Malgré mon humeur maussade, la rampe est mieux négociée que l’an dernier, ça n’est pas aussi long et mes cuisses répondent encore bien, sans être dans le rouge. C’est normalement un endroit très chaud et cette année, pour le coup, on n’en souffrira pas.
Dans la descente qui suit j’entends une touriste Allemande dire en Allemand « mais comment arrivent-ils à trouver autant de gens intéressés par faire ces triathlon bizarres », ça m’interpelle, je me pose aussi la question.
Il ne reste à ce stade de la partie vélo plus que 48 KM à avaler, mais il faut s’en méfier, surtout aujourd’hui avec un vent de face qui n’a de cesse que de se renforcer. Sur cette partie,  un groupe se crée (à distance règlementaire, j’insiste). Deux gras et une fille (N°20). J’apprends qu’ils sont italiens et on se plaint mutuellement du vent. On se dépasse, laisse l’autre passer pour le redoubler dans 2 Km etc, comme ça jusqu’au Pont Neuf où, après ces dernier KM qui ne semblent plus vouloir se terminer, on arrive tout d’un coup à Embrun, comme par enchantement. Une pensée pour Michel Blondel qui suit peut-être le live depuis chez lui mais cela ne me permet pas de retrouver un état d’esprit positif. Les « fait toi plaisir » me paraissent aujourd’hui tellement loin de mon ressenti, je me complets à broyer du noir et n’ai pas le recul pour en sortir en bottant au cul une fois pour toutes ces idées débiles pour opter vers un état hyper vitaminé. Je sais qu’il m’en faut des fois peu pour basculer d’un état à un autre et un tout petit rien permet parfois de sortir d’une espèce de léthargie pour retrouver une attaque, une niaque, l’envie d’en découdre. Mais aujourd’hui, je laisse faire, les bras ballants, un mental de méduse !
Le Pont Neuf passé, on sait qu’il ne reste plus que le Chalvet, «  La Bête » qui fin de nous croquer si la force se fait timide. Ce dernier témoins des forces qu’il me reste, me permet pourtant d’afficher un réservoir encore relativement rempli, ne subissant pas sur toute la ligne, même si je sens d’avantage les quelques relances dans les parties les plus raides. Dans un des premiers virage, j’entend « allez Natureman » (je porte un maillot Natureman sans manches ) c’est Aline Choretier et Alexandra Louison (http://alexandra-louison.onlinetri.com/) qui sont là en spectatrices et profitent du décor. Ca fait chaud au cœur.
 Un ravitaillement nous attend en haut, avant de basculer définitivement et pour la dernière fois sur le parc de transition près du plan d’eau. Comme prévu, j’en profite pour bien m’hydrater et manger une barre, en gardant tout de même assez d’attention sur ce parcours truffé d’embûches, à courbes traîtresses et au revêtement plus que moyen.
Les derniers virages approches, le passage devant le camping des Tourelles me rappelle l’heure incongrue à laquelle je l’ai quitté ce matin et je me demande quand est ce que j’aurais le droit d’y retourner pour dormir et surtout en quel état.

Les dernières pentes, la foule se fait plus dense, on entend le vacarme de la sono. Sur le parc de transition, je vois bientôt le bleu intense du tapis bleu qui en recouvre des centaines de m², il est temps de défaire les velcros, sortir les pieds des chaussures avant le virage à 180° qui ouvre la perspective de l’entrée dans le parc et aussi celle de la ligne d’arrivée
Photo prise lors du "bike in"

….on la passe à droite, j’enjambe le cadre, le pied gauche restant sur la pédale et attendant la ligne et son arbitre pour fouler enfin ce joli tapis bleu. Qu’elle me paraît douce cette moquette bleue, en passant, j’aperçois Ursula, Max… je n’ai pas vu si Harald et Bärbel sont aussi là. J’ai espéré qu’ils ne s’inquiètent pas vue l’heure décalée à laquelle j’arrive par rapport aux précisions données sur les objectifs (+ 15min).

Embrunman 2014: Transition 2 0h06min03sec.


A peine touché terre que les Kiné nous crient « massage, massage, jambes, cervicales », on se croirait à la criée sur le vieux port de Marseille. Je réponds favorablement à un Simon (c’est marqué au marqueur sur son tee shirt) à qui je demande les cervicales. Il me demande de m’accroupir, je le fais après avoir raccroché le vélo la tête en bas. Pendant qu’il masse, je m’étonne de ne pas avoir de difficultés à maintenir cette position qui tire sur les cannes, preuve que le physique n’est pas encore trop amoché. Par contre, en quittant mes chaussettes de vélo pour enfiler celle de la course à pied puis mes running, je me revois en vue « drone » comme si un autre moi enfilait ses pompes et me demandant ce que le petit Nico. là-bas en bas allait bien pouvoir faire sur ce parcours de 42km mais surtout pourquoi allait il courir aussi loin dans un but aussi vague que celui de simplement réussir à le faire.

Je demande à mon Simon d’arrêter les cervicales et m’assois pour boire un grand coup et recharger les poches de la trifonction de 4 barres, mettre la ceinture porte bidons avec deux fioles remplies de boisson isotonique, enfiler ma casquette et changer de lunettes (j’aime bien changer de lunettes après le vélo, on retrouve une vue limpide, celles du vélo sont pleines de sueur et la vue n’y est plus qu’assez terne). En faisant ce geste, j’ironise avec le masseur en lui lâchant « le clown change de déguisement »….ça en dit long sur mon état d’esprit. Je me sens à ce moment effectivement comme un niais amusant des spectateurs aux jeux du cirque ! Je suis enfin prêt à repartir, Anthony, mon compère des 10 dernier Km de l’an dernier, rejoins le parc à son tour, on échange quelques mots, en se disant « à tout à l’heure ». Les clochettes de mes supporters teintes à tout berzingue, elles sont là, juste derrière les grilles. Je me lève et entame mes premiers pas, tourne la ceinture dossard sur l’avant, lève une main avec une signe de rotation comme pour dire « ça repart » mais le cœur n’y est pas, je n’ai plus cette banane que j’arbore normalement les jours de course. 

Embrunman 2014: Course à pied 3h41min10sec.


Ce départ du parc reste heureusement très « peuplé ». Les spectateurs sont partout et c’est à un bon train que je parcours les premiers Km. La montre indique 11km5 de moyenne avant la côte Chamois, j’entends un « Allez Nico », c’est Agnès qui est là, en bas de chez elle, je lui dis que j’ai le mental dans les chaussettes, elle m’encourage, je passe….la montée est vraiment raide, je marche sur les 500m qui suivent jusqu'au débouché sur la route en haut ou je repars dans ce faux plat encore montant qui nous amène au centre-ville. Courir ici ne me permettrait pas de gagner du temps et me grillerais pour le reste, alors prudence. J’arrive au centre-ville, la rue pavée, les spectateurs massés de part et d’autre qui ont improvisé une fanfare, plus intense encore que l’année passée avec une déco vraiment très au top. Un tapis rouge est même au sol pour délimiter la haie d’honneur qu’ils érigent à chaque passage de coureur. Je passe en mimant un salue d’artiste, me baissant en avant et faisant un geste déroulé de la casquette que je quitte et remets. Ils sont aux anges, plus hilares que les coureurs. Mais comment font-ils pour tenir ainsi pendant des heures ?
Harald m’a rejoint et m’accompagne,
il sent que je ne suis pas dans un bon jour et essaye de me motiver, on court comme ça presque 10 km, la partie sous le rocher, qui est une des parties les plus monotones du parcours et sur lequel le vent de face est particulièrement violent. Je lui dis que je serais certainement moins bon que l’an dernier et ça me fais mal d’y penser.

 Il me laissera au pont neuf en me disant qu’il serait là sur le deuxième tour, je lui réponds « si je suis toujours là », pas ironique du tout mais commençant à amorcer une descente irréversible dans le plus profond de mon maussade intérieur. Anthony me rattrape après le pont neuf, on échange sur nos états, je lui dis que je ne suis pas dans la course et que je pense peut être ne pas finir. Il me dis que je dois y aller pour ces foutues heures d’entrainement et pour tous ces Km de vélo et de course à pied qu’on à pas fait pour rien, mais au lieu de me booster, ça me mine. Je ne suis plus dans la course, je pense à l’an dernier et à l’état de fatigue de l’après course, à la tente des secours et à la perf. de glucose, à l’attente d’Ursula dehors qui se demande ce que je deviens, à ma nuit terrible avec une Gastro….mais était-ce bien une gastro, n’étais ce pas la course qui m’avait rincé comme ça. Je n’ai pas envie de finir dépouillé, d’avoir du mal à marcher le lendemain, de passer une nuit à vomir, assis dans une chaise de camping sans pouvoir me coucher….
Je vois qu’Antony est prêt pour aller plus vitre et lui dis de partir, il me dit que je vais sûrement le rattraper, je lui réponds que ça m’étonnerais.
En fait, chaque pas que j’amorce, j’ai la sensation d’aller inéluctablement à la rencontre de cet état de fatigue absolu que je pense inévitable à l’issu de cette course. J’ai une crainte maintenant identifiée et elle me terrorise. J’ai peur d’arriver parce qu’arriver signifie pour moi à ce moment de la course arriver en sale état. Je me remémore le film « à bout de course » et me transfigure dans la peau d’un de ces mecs, se mettant au taquet, au bout du bout de soi….mais dans quel but. Je n’ai pas envie de finir à la ramasse, j’ai envie de finir……sans terminer. C’est ça, sans terminer, car terminer veut dire être mal comme jamais.
Pour autant, j’essaye de continuer, poussé par un public omniprésent, courant sur le plat et les descentes, marchant dans les montées. Après Barratier, au premier tour, je retrouve même une foulée, avant le pont menant au plan d’eau, doublant à nouveau un gars des alligators (nom du club) qui me lâche « et tu t’es refait la cerise ! ». Je recours de nouveau plutôt bien effectivement, soignant ma technique pour optimiser au mieux les watts utilisés à faire ces Km. Mais comme pour enfoncer le clou et aller moins bien, je lui réponds « bien dans les descentes, nul dans les plats, à la ramasse dans les montées »…..il me redouble sur le pont avant le plan d’eau, me donne une tape amicale sur l’épaule….je marche !
Je cherche aussi des toilettes sur le parcours, mais il n’en existe que sur le parc de transition. Ca fait 5 km que je serre les fesses, croyant sentir les symptômes d’une diarrhée. Le tour du plan d’eau sera long avec un vent fort de face. Je me demande pourquoi je suis là à courir alors que je pourrais faire de la planche à voile sur le lac. L’eau est d’un bleu mente, le vent fait lever un clapot qui moutonne pas mal, la température idéale….mais pourquoi ai-je choisi ce sport de débile alors qu’il en existe des 1000 fois plus ludiques ?

A ce stade, plus une pensée n’est là pour me rappeler les joies que le franchissement d’une ligne d’arrivée peuvent procurer, de la fierté d’achever une telle épreuve, des souvenirs que cela laisse, de l’émotion que cela suscite ne serait-ce qu’à y repenser ou à en revoir des images, de savoir que Max m’attendrait pour faire la Finishline avec moi, peut être aussi Ursula, Harald… je n’y pense pas, comme si une partie de mon cerveau c’était mis en mode veille, comme si plus aucune connexion n’était là pour me permettre de profiter de toutes les heures de sacrifices à l’entraînement pour justement profiter au mieux de cette épreuve tant de fois imaginées, souhaitée, rêvée.
Enfin le parc, les toilettes…..rien ! Pas de diarrhée, pas de troubles gastriques. Je repars guilleret mais cela ne dure pas non plus, pas même le temps de faire le tour du parc ou je recommence à marcher, y compris sur la belle ligne droite toute bleue, les spectateurs m’engueulent, me sommant de repartir…pfff, je repars, si cela peut leur faire plaisir, je cours comme ça 2 Km pour marcher à nouveau, puis de nouveau les spectateurs etc…..
La cote Chamois à nouveau, je marche bien entendu, je suis triste, je me déçois, je me vois plus que minable, comme un sale gosse qui ne sait pas ce qu’il veut, qui après avoir consacré des mois à s’entraîner pour cette épreuve, refuse maintenant d’en profiter.

Harald me rejoins, on traverse le centre-ville ensemble, on attaque la descente. A hauteur du resto. où on avait vu Marcel Zamora prendre son repas du soir le mercredi, Ursula est là, je lui dis que j’en ai marre, que je ne suis plus dans la course, que je ne sais pas ce qui m’arrive mais que j’ai plus le mental. Elle me dit que ça va passer, il faut continuer, un spectateur prend aussi le parti de me pousser à continuer. J’évoque des serrements de gorges qui m’empêchent de m’alimenter correctement en solide, je les identifie comme les premiers signaux de cette décadence que je crois obligatoire décrite plus haut. Je passe devant le ravitaillement, mais rien ne me donne envie tant cela me rappelle ce que j’avais eu en horreur après coup l’an dernier (crainte de gastro. sur les ravitos…)
Je me dis que ce n’est plus du triathlon, qu’un marathon ça se court, qu’on est pas là pour finir si c’est pour marcher 20 km sur 42, que marcher devant autant de monde c’est honteux, que je ferais mieux de jouer aux boules plutôt que de prétendre vouloir faire du triathlon. D’ailleurs, pourquoi est-ce que je fais ce sport ? Mais pourquoi donc ?
Je me ré arrête avec Ursula et lui dis que je vais aller voir un arbitre pour lui donner mon dossard…, à la prononciation de ces derniers mots, je lui tombe dans les bras et fond littéralement en larmes, je réalise que je gâche la fête, une tristesse immense m’envahit.

Elle me redit de repartir, de continuer et voir si ça va pas aller mieux, sans rien dire de plus, je repars, dans la descente, je cours comme ça jusqu’au croisement avec la cote chamois à la montée, et amorce la petite pente vers le Km 29. Agnès nous a rejoint, je fais un signe pouce vers le bas, pour dire, c’est mort. Je continu encore un peu avant que la pente ne se redresse et finalement marcher…..au virage à gauche qui mène vers la Durance, des bénévoles sont là, je vais voir une femme en gilet fluo, je lui dit que je m’arrête là, je saisi une après l’autre les 3 attaches de mon dossard, calmement pour lui donner symboliquement ce qui me place encore dans la course, mon dossard, le 891, et lui tend. Elle le saisi. Ma main est vide, je quitte l’Embrunman 2014 au Km 30 après 3h41 de course à pied.