mardi 23 mai 2023

140.6 INN Full Distance, Platja d'Aro. 13 Mai 2023.




"Tout peut maintenant se relâcher, médaille autour du cou, un bénévole invite Ursula à rentrer dans le parc d’arrivée pour prendre une photo devant un mur publicitaire de la course. Ma pose, celle d’un crucifié, pantin démentibulé, résume à elle seule les moments difficiles de cette incroyable journée. Pourtant, j’exulte, heureux, léger, je vais incroyablement bien, c’est la fête!"


Photo Ursula Perrier

Le Challenge Montpellier nous ayant laissé sur la paille, abandonnant son organisation à 2 mois de l’épreuve et laissant les inscrits non remboursés de leur inscription (là, vraiment, il faut les féliciter!!!), une solution de repli sur les mêmes dates s'était alors présentée, Platja d’Aro, triathlon 140.6 INN, un label espagnol qui propose un format de course “Ironman” à 3 heures de Montpellier.

La date était quasi similaire et la préparation déjà bien entamée pouvait donc aller jusqu’au bout pour effectuer cette épreuve.

Arrivés la veille de course autour de 17h00, il ne faut pas traîner pour faire le book-in de l'hôtel et filer sur le site de course pour laisser le vélo à la T1 et s’emparer des sacs prévus pour les transitions (un gros bazard).

Il ne faudra rien laisser sur l’aire de transition à part le vélo, le reste des affaires étant réparti sur deux sites de cette aire, sac rouge avec les affaires de course à pied, sac bleu avec celles prévues pour la partie vélo. On suspend l’ensemble sur une espèce de mur à crochets en correspondance avec son numéro de dossard. 

Mon fidèle destrier dormira dehors


Ces zones sont minuscules et sont situées avant les tentes où se changer, ça laisse prévoir des aller/retours avant de rejoindre son vélo et de partir à pied, pas vraiment optimal.


Passons, tout est retiré, on rentre à l'hôtel pour préparer le remplissage de ces sacs. Le temps est maussade et en fait, on se gèle vraiment. Partis comme des touristes, je manque clairement d’affaires à me mettre sur le dos et ça, aussi pour le lendemain, jour de course. Mince, on est pas en Espagne?


La météo prévoit….ben en fait c’est très instable et incertain, pluie, pas pluie, température de l’eau et celle de l’air, rien n’est vraiment sûr.

La température de la mer est prévue pour être à 18°C, pas top mais ça doit passer. Pour celle de l’air, la météo annonce 11°C le matin, jusqu’à 19°C en milieu de journée, ok!

Reste à voir si on profitera d’un temps sec ou humide.

Repas du soir vite préparé et avalé, la pasta traditionnelle pesto rosso!

Au lit vers 22h30, pour se lever à 4h30, c'est un peu court mais en dormant bien…


Appart hotel Ciutat de Palol


Popeye aux platines


Quelle nuit! 


En fait, l’idée d’avoir froid dans l’eau me stresse, gardant en mémoire cette natation terrible de L’Icon 2019 qui m’à laissée des traces indélébiles. Alors littéralement congelé, c’est Ursula qui m’avait aidé à retirer la combinaison, à me changer, comme on change un mort. Seul, j’en aurais été bien incappable. Demain, il n’y aura pas d’assistance possible, il va falloir se débrouiller comme un grand.


Allongé dans mon lit, les yeux ouverts, tout ça tourne et retourne dans ma tête, l’histoire des sacs, du choix d’une tenue adaptée aux conditions météo non maîtrisées etc. Résultat, une nuit à gamberger et à peu dormir. 4h00, j’attends la sonnerie de 4h30.


Habituellement, je ne prévois pas autant de temps entre le réveil et mon arrivée sur le site de course mais le briefing impose une arrivée en T1 pour 5h30 (?) sans préciser à quelle heure le parc à vélo ferme vraiment. On est censés occuper les sas de départ natation à 6h30 pour un départ à 7h00.

 

4h40, assis sur un coin de chaise, seul éveillé dans cet appartement, éclairé par la lumière blafarde de l’unique néon accroché au-dessus du plan de travail de la cuisine, je mastique tant bien que mal le pain de cette tartine trop sèche, trop grande. 


Dans mon bol,  ce fond de café au lait fume encore légèrement  et contribue à m’extirper lentement de cet état  semi éveillé, semi endormi, à me sortir de mes pensées confuses et floues pour me ramener à une réalité plus dure. Aujourd’hui, c’est jour de grande course, ce sera dur, c’est une certitude!


Popeye qui nous accompagne et qui prendra le départ du Half une heure plus tard se lève maintenant. Un coup d'œil sur la température extérieure, 9°C, le ciel est très couvert.

Vu la température, je ne tiens pas à poireauter trop longtemps en combinaison sans trop bouger avant de plonger dans l’eau.

Fin du petit déjeuner, dernier check des sacs puis me changer. Le choix définitif est fait, je pars en trifonction, la garderais ensuite sur le vélo (même si mouillée) en mettant ensuite par dessus le coupe vent sans manches puis celui avec manches. Ça devrait faire l’affaire.

Pour la natation j’ai prévu un top thermique en plus à mettre sur la trifonction, sous la combinaison. Ca et la cagoule néoprène devraient assurer ma “survie” sur cette première partie d’épreuve.


Vite habillé, il est l’heure de réveiller Ursula et de l’embrasser avant de partir. 

Il est 5h35 quand je quitte l’appartement. dehors, tout est calme et silencieux. Le parc de la résidence Ciutat de Palol est plongé dans l’obscurité, vite traversé, son portillon se referme sur moi, me pousse dans la rue.


Seul sur la Avenuda del Cavall Bernat, la lumière jaunâtre des candélabres éclaire ma déambulation sur le début de ce petit kilomètre me séparant de l’aire de transition. Un peu plus loin, je suis rejoint par d'autres triathlètes émanant de rues adjacentes. 

J’avance en me rapprochant du centre ville, les constructions se densifient. 


Les boutiques, immeubles d'hôtels aux architectures plus délirantes les une que les autres, cafés fermés et ses inévitables fêtards agonisant par terre, beuglant des sons comme venus d’ailleurs, déformés par une nuit d’alcool.





Architecture Whaou, du lourd!

De plus en plus de monde à l’approche du site de la compétition mais tout reste calme. Pas de grosse musique, pas de musique du tout d’ailleurs et….pas de lumière. Le parc à vélo est plongé dans le noir et c’est heureusement à la lumière de ma frontale que je commence à me préparer. Les sacs bleu et rouge accrochés à leur emplacements attribués, pose du compteur sur le vélo, enfilage du bas de la combinaison, passage rapide par la cabane Toi-Toi Dixi. Lionel et Valérie du C4H2 sont aussi là, on discute de ce qui nous attend, de ce qu’on croit qui nous attend, de nos craintes et de nos espoirs, tout en continuant à nous préparer. Quitter les derniers vêtements, les glisser dans un sac vert de consigne et se diriger vers la plage tandis que sous un ciel très bas le jour, blafard, se lève timidement,il est temps de se rapprocher de la plage, accompagné par un vent léger qui se lève.Je croise Hugo qui me souhaite une bonne course puis Popèye un peu plus loin juste avant de sortir du parc à vélo.


La distance est peu habituelle pour ce tronçon de jonction, environ 600m, entièrement recouvert de moquette fine et bleue, de ce bleu caractéristique des tapis d’Embrun.

En arrivant sur la plage, le hall d’un hôtel vitrés donnant sur la rue affichent, comme de grandes vitrines éclairant la rue encore sombre, quelques triathlètes malins qui s’y sont réfugiés, à l’abri du vent, à l’abri du froid.

Pour ma part, je commence déjà à ne plus sentir ma plante de pieds, passant de cette belle moquette mouillée au gros sable encore plus froid de la plage accueillant le départ.

Pour autant, l’ambiance est plutôt bonne, et, curieusement, le stress de cette nuit pourrie laisse la place à un sentiment de détente, de sérénité. Par quel mystère? Peut être dû au fait que maintenant, on ne peut plus reculer et que, finalement, une heure dans de l’eau froide, ça ne saurait être qu’un mauvais moment à passer, et puis, après tout, ça fait parti du sport, le triathlon n’est pas non plus connu pour être facile, donc….

Valérier et Lionel du C4H2 et moi, là on rigole encore! Photo Ursula Perrier

Concentration avant le départ. Photo Ursula Perrier

Dessin du arcours natation

Il est temps d’intégrer mon sas, oui, le départ est proposé en “rolling start” par l’organisation. Personnellement, je n’aime pas ça, ça m’éloigne de l’esprit de compétition car aucune visibilité sur mon placement dans la course n’est possible.


Le sas de départ est choisi par rapport au temps qu’on pense pouvoir sortir sur la distance, je me place dans celui prévoyant une sortie de l’eau entre 55 minutes et 1h05.

Les pros hommes s’élancent, puis c’est le tour des filles. Lorsque c’est mon tour, seulement deux vagues de 6 bonshommes sont parties, il n’y avait donc personne dans le sas des 45 min à 55 min pour les groupes d'âge..

Le départ des Elites Homme

Je patiente quelques secondes, Eric et Clémentine de L’ASPH sont là, Eric, blessé la semaine dernière, devait prendre le départ du Half, Clémentine s’élancera à son tour sur ce même format dans un heure.

Une pose rapide devant le téléphone d’Eric qui immortalise ces derniers moments de calme.

Les bras tendus du bénévole faisant office de barrière s’ouvrent, c’est parti!

Photo Eric Challot

Photo Eric Challot

Photo Ursula Perrier

Quelques pas de course dans ce sable froid nous séparent de l’eau, je laisse plonger les 5 autres devant, la plage très pentue sur ces derniers mètres nous livrent à la mer en véritable rampe de mise à l’eau, splash, c’est parti.


Photo Ursula Perrier

Du fond de mes lunettes, le gris du ciel rejoint ce vert foncé de la mer que les bulles des mouvements des gars de devant viennent à peine éclaircir.


Après quelques mètres, l’eau rentre dans ma combinaison, par le cou, pour venir dans le dos puis tout autour du buste comme un serpent de glace qui s’enroule et glisse le long du corps.

Avec l'excitation du départ, cela ne me paraît pourtant pas si froid et je me concentre plus à suivre le sillage des gars devant sans perdre leurs pieds. Après une ou deux minutes comme ça, je trouve le rythme un peu trop lent et commence à remonter pour essayer de rejoindre les 6 du groupe de devant, ce qui arrive au niveau de la première grande bouée orange, on a nagé 1400 mètres. C’est aussi là que je me rends compte qu’en fait, je commence déjà à vraiment  sentir l’attaque du froid prendre sa place dans ma tête au détriment de ma concentration sur la course.



En direction de la première bouée

De manière assez brutale, il m’envahit. Les quelques mouvements tête hors de l’eau pour m’orienter m’indiquent que les bouées marquant le kilomètre 2 sont encore loin…il reste deux tiers du parcours à effectuer et il me semble que dans ces conditions, ça risque de devenir très dur à mon niveau. Pourquoi n’ai-je pas mis les chaussons et les gants néoprène??? Pour n’importe quel entraînement à ces températures, je les aurais mis d’office!



Je commence un travail mental pour me replonger dans une concentration de course, essayant de mettre ce froid de côté, ce n’est qu’une sensation, ce n’est qu’une sensation, me répétais-je en silence, m’appliquant à générer des pensées positives et tentant de relativiser sur mon ressenti.

Pourtant, j’ai ce sentiment d’une situation limite, mes mouvements commencent à se décomposer, je sens mes doigts qui s’écartent contre ma volonté. Je suis maintenant au deuxième kilomètre.

Je m’accroche à l’idée que si j’ai réussi à sortir de l’eau à l’Icon, je devrais aussi y arriver ici, que tout n’est qu’une question de mental, alors je m’accroche, je nage. Je pense à Lionel Jourdan, sa traversée de la manche lors de l’Enduroman, à cette manière de se projeter dans la chose déjà accomplie alors qu'on est seulement au milieu de l’épreuve, je me demande par quel miracle on peut arriver à nager aussi longtemps dans une eau aussi froide. Et je me vois sortir de l’eau et filer vers la T1.

Je reviens vite à mes pensées, je pratique là un tout petit bout d’un tout petit bout d’échantillon d’une telle traversée (la Manche de Lionel) et je m’en fais un Everest, je me trouve ridicule, ça me motive à ne pas lâcher le morceau.



Kilomètre 2.8, la bouée du fond de la baie marque un demi-tour, le plus dur est fait, il ne reste que 1000 petits mètres à accomplir mais la sensation de crampes naissantes au niveau des mollets fait son apparition. 


Je tente d'étirer la pointe du pied droit, mais c’est le quadri qui crampe immédiatement, puis les ischios. Je me retrouve à passer sur le dos, je fais la planche, espèce de mouvement réflexe, tentant de me décontracter au maximum, espérant que ça passe. En quelques secondes, je m’imagine le pire, peut-être devoir lever les bras pour faire appel aux jets ski et demander de l’aide, mes jambes sont deux troncs d’arbres, impossible de pratiquer le moindre bâtement, mais que m’arrive t’il?

Je reprends mon calme, je fais quelques mouvements de dos à deux bras, les jambes, portées par le néoprène de la combinaison, flottent en corps mort. J’avais vu un gars tout à l’heure sur le dos et me demandais pourquoi il faisait ça, là, j’ai compris. 

Continuant comme ça sur le dos, Je me demande si je ne vais pas être obligé de quitter dare dare la ligne droite du tracé du parcours pour aller m’échouer sur la plage à quelques centaines de mètres, je me demande si les jets skis de la sécurité me verrons si j’ai vraiment un problème. Je suis en train de passer en mode “écran bleu”, ce n’est pas bon signe.


En réfléchissant un peu plus calmement, je reviens sur terre (façon de parler), me dis que ces quelques centaines de mètres ne peuvent et ne doivent pas me faire abandonner. J’essaye de repasser sur le ventre, sans battre des pieds, je nage les jambes comme écartées, seuls les bras me propulsent et ça me permet quand même d’avancer, les mètres passent, je suis totalement transi.

Pas un muscle qui ne soit contracté, j’ai même du mal à garder la bouche ouverte pour respirer, la mâchoire tellement crispée, je me dis que je ne dois pas être loin d’une vraie hypothermie avec des symptômes encore inconnus, j’essaye de tourner les bras le plus vite possible, me disant que plus vite je sortirais, plus vite je quitterais ce est en train de devenir un piège infâme.

La bouée du dernier virage à droite est passée, c’est pour ainsi dire gagné, le son de la ligne de sortie est audible, le sable du fond se rapproche, je ne suis plus qu’à quelques mètres du rivage, encore quelques mouvements de bras, je touche le sable et me relève, du moins, j’essaye car les jambes ne sont pas là pour répondre correctement aux sollicitations de mon cerveau, c’est pathétique, j’ai l’impression de me mouvoir tel le Bossu de Notre dame mais cette partie natation est maintenant derrière moi!

Sortie de l'eau en mode Zombie

Photo Ursula Perrier

Le cheminement pour me rendre à la T1 me paraît incroyablement long, je ne sais comment faire pour me décrisper tout entier. 

Ma mâchoire est tellement crispée que j’en ai mal, j’ouvre ma bouche en y glissant deux doigts entre les dents et tente de la détendre de cette manière et soulager la douleur.

Je marche comme un zombie, ralenti, comme endormi, les crampes reviennent.  Je me recroqueville sur cette moquette bleue, tente de m’étirer au sol, n’arrive pas à remonter la jambe pour repartir. C'est pathétique!


Réalisé sans trucages. Vidéo Ursula Perrier.


Ursula est là, impuissante, elle filme la scène, un type passe me demandant si je vais bien, je lui répond par une insulte (1 blame pour le Nico.), mais que se passe t’il???


Engourdi de la sorte, je mettrais 3 minutes à faire les 600m de liaison entre l’eau et l’aire de transition 1, autant dire, une éternité.


Là, il faut trouver son sac parmi les centaines accrochés là, quelques mecs sont là dehors en train d’essayer de se changer, il commence à pleuvoir. J’empoigne mon sac et me glisse vers la tente en essayant de ne pas tomber sur un de ceux au sol en train de se changer. J’imagine que la tente, une 4mX4m, même si ouverte aux quatre vents, saura m’apporter quelques degrés de plus et me protéger des gouttes de pluie qui commencent à tomber.


Photo Ursula Perrier

Le sol de la tente est rempli des sacs posés au sol par les gars qui m’ont doublé sur la transition et tentent de quitter leur combinaison et d’enfiler sur des corps mouillés des fringues sèches. Ca ne marche pas terrible, je trouve un quart de mètre carré pour y vider mon sac bleu, c’est à mon tour de galérer pour arriver à quitter le haut de la combinaison, mes mains sont insensibles, je n’y parvient qu’après plusieur essais et dans des râles et des spasmes générés par le froid, comme pour l’exulter, accompagnant chaque tentative, chaque mouvement. Tous mes mouvements sont syncopés, je ne maîtrise rien.

Photo Ursula Perrier


J’ai si froid que je décide de garder le débardeur thermique sur la trifonction, j’enfile comme je peux le coupe vent sans manches puis la veste endura avec manches, un calvaire pour y faire passer mes mains mais après pas mal d’efforts et de temps, les deux mains sont dehors. casque enfilé, sac bleu à la main, je retrouve un peu de mobilité. Après y avoir bourré ma combinaison, je vais le raccrocher à son emplacement. 


Reste plus qu'à ne pas oublier mes chaussures de vélo restées au sol et à me diriger vers mon vélo. Je sors de la tente et cherche Ursula du regard. Depuis l’extérieur de la zone de transition, emmitouflée dans sa veste de pluie, elle me voit tout de suite et m’encourage. 

Mon vélo est vite trouvé, compteur allumé, je trottine encore très engourdi vers la sortie du parc. Chaussures à la main (le règlement interdisait de les laisser sur le vélo) je rejoins la ligne d’arbitres signalant le début du parcours vélo. Me baisser en tenant le vélo d’une main pour enfiler des chaussures qui ne veulent pas laisser mon pied y rentrer est encore un problème. Décidément, ici, rien ne se passe comme ailleurs, j’ai l’impression d’incarner en de manière concentrée et répétée des situations parfois vécues dans mes cauchemars de course. Ici, pourtant, c’est bien réel et j’en peste à voix haute, multipliant le jurons, tout y a droit, mes chaussures, mes pieds, mes mains, la moquette, les arbitres, la pluie, le froid, les autres coureurs…all is shit down!

C’est le moment de quitter la T1, le derrière enfin posé sur ma selle, pédales enfin clipsées, c’est parti pour 180km de vélo. Ursula se trouve quelques mètres plus loin et m’encourage. je dois avoir triste mine, celle des mauvais jours. 


Photo Ursula Perrier

Je compte sur le vélo pour me refaire une santé. Je me dis qu’avec ce que j’ai perdu comme énergie à lutter contre le froid dans l’eau et à encore subir avec la pluie qui maintenant tombe sérieusement,  je ne dois pas louper un seul ravitaillement, sinon, c’est le carton assuré.Toujours aussi congelé, j’arrive péniblement à saisir le gel placé dans la poche arrière de la trifonction, sous,une, deux, trois couches de vêtements, pas facile, d’autant que les mains sont toujours aussi engourdies. Vite gobé, une gorgée d’eau par-dessus, j’enchaîne avec l’ouverture de ma barre Cliff et mords dessus avec envie. Son goût me réconforte et me donne un sentiment de confort très apprécié. C’est parti!

Après quelques centaines de mètres en centre ville, c’est parti sur l’Avenuda del Cavall Bernat, un faux plat montant, passage devant la résidence hôtel où non logeons. La pluie est cinglante, la route détrempée, le vélo soulève des gerbes d’eau qui viennent fouetter mes tibias et mes cuisses. La visibilité est aussi mauvaise derrière le masque baissé de mon casque, mais je préfère ça à la pluie directement dans les yeux.


Je roule comme ça tête baissée en regardant ma roue avant, quand tout à coup celle-ci vient taper un ralentisseur étroit jaune et noir en matériaux souple, le choc est violent et fait glisser ma main gauche sur le cintre trempé, elle quitte la poignée et c’est la chute sur le coté.

Bingo!

La hanche, le genoux, le coude et l’épaule tapent le sol et je me retrouve sur le dos contre l'îlot central. Allongé de la sorte sur ce goudron mouillé, je relève la tête pour voir si un autre coureur n’arrive pas. Un motard de la sécurité qui me suivait à tout de suite sécurisé la zone, renvoyant les coureur de l’autre côté de l’îlot. Comme toujours dans ce genre de chutes, tout c’est passé très vite sans qu’on comprenne vraiment comment ça c’est vraiment passé.

Je passe doucement en position assise, un peu sonné, je me relève péniblement, essaie d’évaluer les dégâts, la trifonction est déchirée, la veste coupe vent aussi, une tache rougeâtre visible à travers le tissu de la cuisse commence à pointer son nez, ça sent le joli steack. Pour le reste, les deux mains déjà insensibilisées par le froid ont aussi tapé assez fort mais je ne sens en fait rien qu’une espèce de fourmillement au bout des doigts, ils sont tous là (! ), le genoux a aussi un peu pris. Je ramasse mes bidons, relève mon vélo, y replace les bidons.

Un second motard de los mossos d'esquadra prend alors le relais pour sécuriser le parcours et le premier vient vers moi pour me demander si j’ai besoin d’une assistance médicale. Le check up rapide que je viens de faire me permet de lui répondre qu’à priori tout est ok, je vais pouvoir repartir. Mais quel sort aujourd’hui s’acharne contre moi?

J’enfourche alors le vélo, clipse la pédale droite, pousse sur la manivelle….c’est bloqué!

Damned, la fourchette du dérailleur avant a dû toucher je ne sais pas comment pendant la chute et a glissé en contact avec le grand plateau. Un sentiment de stupeur m’envahit, ni une ni deux, il faut trouver une solution. 

J’ouvre ma sacoche positionnée sous ma selle, j’y ai toujours mes clefs Allen, on va pouvoir réparer. NONNNNN, mes clefs n’y sont pas!!!


Re-sentiment de stupeur, décidément, rien n'est avec moi aujourd’hui, il va falloir s’y habituer.

Voir si quelque chose est faisable au niveau des plateaux, mes mains engourdies et mouillées, maladroites, tentent de renvoyer la chaîne sur le petit plateau, je me bousille les doigts mais j’y parviens finalement.

Un tour de pédalier à vide en soulevant la roue arrière, ça touche un peu mais ça doit pouvoir rouler. Pédale à nouveau clipsée, c’est reparti. Le motard m’escorte pour vérifier que tout va bien sur quelques centaines de mètres, c’est ok.

Je suis à peine au sixième kilomètre de ce parcours et il va falloir trouver quelqu’un avec une clef Allen pour remettre la fourchette en place car en l’état, sur le petit plateau qui frotte, je ne pourrais pas faire les 180 km.


Parcours vélo avec emplacement des ravitaillements. La boucle du haut sera à faire 2 fois.


Le début de parcours monte heureusement avec le double avantage de me réchauffer et de me permettre de rester sur ce petit plateau sans être trop pénalisé. 

En même temps, c’est un wagon de coureur qui a dû passer pendant tout ce temps perdu, mes objectifs du jours sont déjà, après cette natation déplorable, transition du même style et début du parcours vélo catastrophique, totalement re-dirigés. Aujourd’hui, il faudra faire avec, ou plutôt sans et se contenter de finir. Rester focus, ça va le faire!

Un petit kilomètre plus loin, un premier demi-tour pour rejoindre un gars qui pointait son nez sur un chemin en bordure de route. Il est en gravel, il aura sûrement la clef salvatrice. Je lui montre le problème, sa réponse “Ostia, no”. Bon, il a pas de clef, ça repart.


Il pleut toujours fort, j’appuie sur les pédales pour me réchauffer, ça monte pas bien vite, mon capteur de puissance donne des indications incohérentes, un des pods situé au niveau des pédales à tourné pendant la chute, on va devoir aussi s’en passer. Du coup, au feeling, j’ai un peu peur d’en mettre et reste vraiment sur la réserve car il faut garder à l’esprit que la dépense énergétique de cette première partie de course n’a pas été la même que d’habitude et qu’il faut commencer par se réalimenter copieusement pour ne pas lâcher sur une hypo.

Pour le moment, et malgré tout, le sentiment est tout à fait positif. Ca roule rond, je me réchauffe, je redouble quelques coureurs, le moral est bon.

Toujours dans cette première montée qui va nous occuper jusqu’au 14ième km, je vois à droite un camping car garé, auvent déployé, des supporters dessous. je m’arrête, demande une clé pour réparer, et là, oh miracle, le type sort la boîte du parfait bricoleur, clé dynamométrique avec tous ses embouts.

Vélo suspendu par le bec de selle à son porte vélo en place à l’arrière de son camping car, je desserre le câble de frein, celui du dérailleur, repositionne la fourchette dans l’axe, 3mm au dessus du grand plateau, resserre le câble, fait un tour de pédalier, passage grand plateau, montée et descente des vitesses, tout fonctionne à nouveau. la course est sauvée!

Enfin un truc positif, sourire mode extra large sur mon visage, je remercie mon sauveur chaleureusement, le type semble être  aussi content que moi, me pousse pour repartir!


Je me pose la question sur la légitimité de cette assistance, vaut elle disqualification?

La course avait mis des motards réparateurs sur le parcours mais aucun ne s’était présenté pour ma panne, j’estime donc dans ma petite tête que cette assistance est bien légale vis à vis de mon pauvre statut de coureur amateur, laissez-moi juste arriver au bout.


Le vélo peut enfin rouler correctement, sans frottements, sans bruit, la fin de ce premier col arrive doucement, je continue à rejoindre des coureurs, je fais pourtant toujours attention de ne pas trop appuyer. La descente qui suit est plutôt sinueuse, truffée d'embûches, comme d’ailleurs, le reste du parcours. Traversées de cours d’eau, passerelle en bois de coffrage super glissant  montée par l’organisation sur laquelle il faut rouler, virages qui ferment et route dégueulasse, gaffe de ne pas m’en prendre une deuxième.


L'ensemble du parcours vélo n’est qu’un enchaînement de montées et de descentes. j’avais compté environ 36 petits “coups de cul” sur le profil de course avec 8 montées principales. Le dénivelé se situe selon les compteurs et les applications entre 1861m (le mien) et 2 200m (certains compte Strava de coureurs apparaissant sur ma trace) Rien de bien méchant dans les longueurs et les pourcentages mais leur succession risque de rendre la course assez usante, donc, prudence.


Profil d'altimétrie du parcours vélo disposé sur mon cintre

Mon roadbook disposé en enroulement sur mes barres de prolongateur me dit que j’arrive bientôt au premier ravitaillement, km 19, j’y suis effectivement. Un pied à terre, je me goinfre d’un donuts sucré, attrape un gel et une barre puis repart. 

Sous le barnum, un naufragé emballé dans une couverture de survie me regarde en grelottant, ce coureur vient d'abandonner, visiblement très impacté par le froid.

De mon côté,  je commence à ressentir les effets bénéfiques apportés par mon alimentation. Je reprends doucement du poil de la bête, ça fait du bien.

La pluie tombe toujours mais le fait de m'être réchauffé me la fait presque oublier. 

Une triathlète pro. a trouvé la parade pour lutter contre la pluie. :-D

Les kilomètres peuvent maintenant s’enchaîner, je retrouve l’impression de faire partie de la course en “challengeant” de rattraper des gars que j’ai en point de mire. Ça fonctionne dans les bouts droits, mais, ayant fait le choix de partir avec le vélo de chrono, ils me reprennent dans les montées. Un petit groupe se crée ainsi avec les mêmes que je double, qui me reprennent. les mecs ne sont pas très bavards, les écarts sont très respectés vis à vis du drafting non autorisé, ça me plait!

Deuxième ravitaillement, kilomètre 41, le même donuts, gel, barre. je me dis que c’est ce que je vais continuer à faire sur les cinq qui suivent. La pluie à l’air de vouloir s’arrêter, je vois même pointer à droite une petite tâche de ciel bleu que le parcours à l’air de vouloir me faire rejoindre.

Km 62, c’est l’entrée dans une partie du parcours réalisée en boucle et à faire deux fois. Un segment Strava la nomme “l'hippocampe”, dû à la forme créée sur la carte.

Cette boucle, vallonnée, sans plus, ressemble au reste du parcours. On y croisera un ravitaillement deux fois, km 70 et 105. Je m'accroche à ses petits moments de bonheur en restant assez concentré sur la course. Le vent de Nord commence à se lever lorsque j’arrive au ravitaillement km 70, plein fer dans le nez, ça va ajouter un peu à la difficulté du parcours, mais ça, ça ne m’inquiète pas, à Montpellier, on est bien entraînés là dessus.

L’occasion de peaufiner ma position aéro et aussi l'espoir de l’avoir dans le dos sur les parties de retour vers le Sud, donc sur une demie boucle de l'hippocampe et sur une grande partie du retour vers la T2, ça met de bonne humeur.


Quelque part au milieu des champs de fenouil

Première boucle effectuée, le tour de cadran me fait reprendre le vent dans le nez au km 95, et je sens qu’il a passablement forci. Les arbres autour et les champs de fenouil le montrent bien, ça secoue pas mal. Au passage du ravitaillement du km 105, j’en profite pour enlever coupe vent manches longues et sous couche thermique, la route commence à sécher et il fait maintenant 15°C; température idéale.

Fin de la seconde boucle au km 126, il s’agit maintenant d’amorcer le retour vers la T2. 


“50 bornes” m’écriais-je à haute voix, content d’être là et d’avoir su résister aux “forces du mal” toutes braquées contre moi sur un début de course cauchemardesque.Je peux enfin en profiter. Quelques gars rejoints de ci de là, je compte les dos d'ânes, les ralentisseurs (sûrement plus d’une centaine) , les changements de voies, passages boueux, traversées de villages….on ne s’ennuie pas sur ce parcours, c’est vraiment très varié. 


Quelques manquements de signalisation font parfois douter de la bonne direction prise, j'ai même dû crier fort pour appeler un coureur qui venait de se tromper en allant tout droit à un aiguillage à droite uniquement indiqué par une affichette sur le côté droit de la route.


Un coup d'œil sur le compteur, l’heure et le temps de parcours me font réaliser que je suis très loin des plans horaires imaginés avant la course. Si je continue à cette vitesse, c’est un vélo en 6h40 que je vais sortir, ça me mine un peu le moral. J'essaie de me souvenir de mes pauses chute et réparations qui, dans le feu de l’action ne m’avaient pas parues aussi longues mais qui en définitive m’auront vraiment pénalisées.

Mais le pire c’est que du coup, même si j’avais choisi de faire une course vélo en “mode rando” pour me permettre d’assurer ensuite à pied, le début de course m’a réellement fait sortir d’un état d’esprit compétiteur pour me mettre en mode touriste, trop content de ne pas ripper et profitant sans doutes un peu trop du paysage et des ravitaillements.

Pour le coup, il va falloir l’assurer cette course à pied, pourvu que ça tienne!

Km 160, dernier ravitaillement avant les deux dernières difficultés, un col de 8 km puis un dernier coup de cul dans un des quartiers au Nord de Platja d’Aro et se sera terminé pour cette partie cycliste.

Les sensations sont bonnes mais ce n’est pas le moment d'accélérer, cela ne mènerait nulle part, c’est avant qu’il fallait réagir.

Le haut de cet avant dernier col est franchi, gravi à bonne allure il offre une descente vraiment chouette, le première de tout le parcours où on peut laisser rouler, route sèche et enchaînement de virages logiques, ça roule!

Vient le dernier coup de cul, après avoir failli une fois de plus quitter le parcours (signalisation peu précise à cet endroit sur un rond-point où je manque faire un “à gauche” au lieu de prendre à droite.). C’est raide mais ça passe vite et les jambes répondent bien. Arrivé tout en haut, je rattrape un coureur français et on se félicite mutuellement pour cette partie vélo qui est en train de se terminer. C’est bien sympathique!


Reste à assurer cette dernière descente truffée de pièges, trous, bosses, dos d’ânes et ralentisseurs. J'aperçois au loin les tours d'hôtels et la ligne bleutée de la mer. Platja d’Aro, me voici!

La chair de poules en parcourant l’avenue me menant à la T2, l’entrée en ville, faux plat descendant et vent dans le dos est plus qu'agréable. Quelques applaudissement, quelques “venga”, quelques ralentisseurs (de plus grrrr) dernier rond point, petit bout droit avant d’arriver au palais des sports, site accueillant de le zone de transition, Ursula est là sur le côté droit de la route, j’affiche un grand sourire, je me sens terriblement bien, j’ai envie de le courir ce marathon, tout baigne!

Arrivée en ville, tout baigne! Photo Ursula Perrier.


Photo Ursula Perrier.

Tout baigne tellement bien que je me laisse surprendre par la ligne d’arbitres qui marque l’obligation d’avoir le pied à terre, juste le temps de sortir le pied droit de la chaussure mais pas le gauche, arrêt juste sur la ligne pour déclipser le pied gauche, quitter la chaussure et partir au petit trot la chaussure à la main. Décidément, quand ça veut pas!


Le cheminement dans le parc fait passer le long du parc de la distance Half. Sur ce petit tronçon à trottiner, les sensations sont vraiment bonnes, je n’ai vraiment pas l'impression d’avoir les 180 bornes dans les cannes. Ursula se trouve à droite à l’extérieur du parc, je lui raconte rapidos pour ma chute (j’aime bien me plaindre et surtout me faire consoler), puis oblique à droite pour déposer mon vélo à son emplacement.

Cheminement le long du parc du Half. Photo Ursula Perrier.

Le parc n’est bizarrement pas si plein que ça, tant mieux. Par contre aucune idée de quelque classement qui soit, les rolling start et la manière de classer de l’organisateur ne permettra d'ailleurs pas d'avoir la moindre idée sur son placement scratch, ni groupe d'âge. la course sert de support au championnats d’espagne longue distance et tous les non espagnols seront mis dans un grand “panier” avec la nomination “indépendante”, sans distinction de classe d'âge et sans les faire apparaître dans le classement scratch, très dommage, même si aujourd’hui il n’y aura pas d'éclat, j’aimerai quand même avoir une idée. Bref, passons.


Vélo sur le rac, il faut aller décrocher son sac rouge cette fois pour saisir ses affaires de course à pied. J’avais prévu de me changer, le sac contient donc une nouvelle tenue, propre et sèche. Contrairement aux courses française, l’Espagne ne semble pas interdire la nudité, tant mieux, ça m’évitera de perdre du temps. Tenue cycliste au sol, un coup d'oeil sur ma hanche, à ouai, quand même, tenue de coureur vite enfilée, reste à fourrer du mieux possible les affaires de vélo dans ce sac trop petit pour autant d’affaires, raccroché au 1296, montre en mode “run”, dossard tourné, go, c’est parti pour un marathon!



Sortie du parc, c'est parti pour 42km195. Photo Ursula Perrier.





















Ursula, toujours aussi présente, m’attend à la sortie du parc, je ne résiste pas à l’envie de lui montrer ma blessure de guerre.


Photo Ursula Perrier.
Parcours marathon, 1 boucle à faire 4 fois

Ces attaques de course à pied sont souvent traîtres, les spectateurs, leurs encouragements, l’envie d’en découdre ont tendance à faire monter la cadence et c’est souvent en survitesse que j'attaque cette partie pédestre.

Pourtant,là, en faisant attention à ma fréquence cardiaque, je reste sur des valeurs vraiment basses et le feeling est très bon. 

L’allure tourne autour des 4min50 sur les premiers km, je me dis qu’effectivement pourtant, c’est beaucoup trop vite, je le dis à Ursula qui se trouve au troisième km, en même temps, si je suis “confort” à cette allure, pourquoi ralentir?


Photo Ursula Perrier

Photo Ursula Perrier.
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Les premiers 10km sont courus en 51 minutes. Je jubile, je sens que j’ai les cannes pour passer un bon temps final.

Le parcours, bien que varié, comporte une section vraiment peu intéressante. Difficile au niveau mental, on s’éloigne du bord de mer pour un aller et retour d’environ 4 km vers les campings en extérieur de ville. La zone est désertée par les spectateurs et  des morceaux de ligne droite avec quelques chicanes, passages sous des ponts et petite bosse. 

Heureusement, la température est encore plutôt fraîche, les ravitaillements, situés environ tous les 3 km sont parfaits, glaçons, coca, eau, etc….

Pourtant, mes appréhensions par rapport à d’éventuels problèmes de digestion me font faire une erreur, je ne bois que de l’eau!


Je signale à ursula que le mec devant a les mêmes chaussures que moi...mais qu'il va beaucoup plus vite! Photo Ursula Perrier.


Deuxième semi, tout est ok en maintenant une allure autour des 5min30 à l’attaque du 11 ième km, c’est ce que j’aimerais maintenir sur le reste de la course pour assurer un marathon pas trop dégueulasse.


Heu, la plage, c'est bien par là? Photo Ursula Perrier.

Pourtant, ça commence en fait vraiment à se dégrader, à partir du km 16, je perds une minute au km sur les 16-17-18, puis encore une sur le 19-20 etc….

Un point de côté à droite assez fort quand je tente de maintenir l’allure m’impose de stopper la course à pied pour…marcher. J’ai 2h05 de course à ce moment-là. J’arrive à courir porté par les spectateurs sur les passages où ils sont nombreux, l’aire d’arrivée notamment, Hugo est là, m’encourage, je lui lâche que je suis défoncé mais ses paroles me donnent du courage, je m’accroche, même si, en plus de ce point de côté, un vrai sentiment de moins bien s’installe doucement et les signaux d’une douce descente aux enfers commencent eux aussi à pointer leur nez.


Mon corps, à l’image d’un avion dont un morceau de carlingue vient de se détacher, commence à perdre des morceaux de son fuselage et la descente est fulgurante.

Je me dis que je vais essayer comme ça d’alterner marche et course à pied pour me refaire la cerise. 

Des douleurs apparaissent au niveau du trapèze moyen, ça brûle tellement que j’ai du mal à tourner la tête. Je chope des glaçons aux ravitaillement et les applique sur la zone douloureuse.

De ravitaillement en ravitaillement, je vais réunir ce qu’il me reste de force pour repartir en courant et tenir jusqu’à ce que la douleur et ce sentiment de vide total me stoppent à nouveau.


Un autre facteur de frustration, ma compréhension du parcours et des pancartes kilométriques disposées le long du cheminement me font comprendre que le parcours va finalement totaliser 44 km, pas 42, pas glop ça, le moral un peu en berne du coup.


Je vais quand même essayer de continuer comme ça tant bien que mal, et, curieusement, même si c’est dur, je garde une attitude très positive, encourage même les mecs qui me doublent, c’est aussi une technique qui me permet d’être encouragé en retour car en général les typent répondent par quelque chose de positif. De toute manière, il est hors de question de quitter la course maintenant vu ce que j'ai réussi à traverser avant, ce n’est pas là que je vais m’arrêter.


Photo Ursula Perrier.

Au moment ou je longe le rivage, un verre de coca à la main, je marche, quand à droite, en terrasse de restaurant, qui voilà, le grand Marcel, Marcel Zamora. Ursula le voit en premier et me dit, hé, regarde, il y a Marcel! Comme si c'était complètement normal, je me dirige instinctivement vers lui et lui dis en anglais qu'il reste le meilleur de tous les temps (ça c'est mon avis, ça ne regarde que moi), il me tend la main et me demande en français comment ça va. La question est tellement étrange que je n'y répond que par un hauchement de la tête, comme pour dire, c'et pas si pire mais ça pourrait aller mieux. La tête dans la course, je repars, toujours en marchant. Le moment est un peu sur-réaliste, et ça me donne de la force.


Juste avant l'entrevue avec Marcel Zamora. Photo Ursula Perrier.

Ursula, de son côté, dans un Énième miracle, parvient même à aller m’acheter une bouteille d’eau pétillante, salvatrice pour moi dans ce genre de situation. Le règlement de la course permettait à une personne extérieure de pouvoir ravitailler un coureur sur certains emplacements dédiés, ça me fait un bien fou.

Reprenant un peu du poil de la bête, et les longues parties marchées m’ayant probablement un peu ouvert l’esprit, je change enfin mon alimentation, prenant glaçon et cola à deux reprises, une poignée de fruits secs par dessus, le sentiment de carcasse vide s’estompe et j’entrevois une lueur d’espoir sur cette fin de parcours même si mes trapèzes sont comme deux volcans, un Vésuve, un Etna qui ne veulent pas s'éteindre.

Je repasse par le centre ville, Hugo est encore là et m’encourage, les Km 30 est passé, la fin est proche, le mental est bon, la force revient tout doucement, les parties courues le sont avec un peu plus d’entrain, je commence à entrevoir enfin la perspective de cette fin de course.


Popeye, après son Half, fidèle au ravito. Top! Photo Ursula Perrier.

Popeye à rejoint Ursula après sa course de ce matin et participe à ma rédemption en apportant son aide par ses encouragements et sa présence. Je suis maintenant sur la dernière des quatre boucles, le moral s’améliore encore, il est maintenant temps de prendre conscience de chaque instant, faire le point sur ce qui est accompli, profiter de ces moments car on sait que maintenant, plus rien ne peut plus venir m’empêcher de rejoindre cette ligne d’arrivée.


Dans le dernier retour vers le centre ville. Photo Ursula Perrier.

Dans un dernier élan, les parties courues sont un peu plus longues que sur la boucle d’avant, les parties marchées un peu plus courtes. J’ai la plante des pieds qui commence aussi à se manifester, les impacts répétés commencent à marquer. 


Le dernier ravitaillement pointe son nez, j’y arrive en marchant mais ne m’y arrête pas, je marche encore un peu pour garantir de courir sur le dernier kilomètre. je viens de comprendre que le parcours ne fait finalement que 42 km, pas 44km, mais pourquoi ont ils placés des pancartes aux mauvais endroits??? (la 28km par exemple placée à un endroit où ma montre en donne 30 etc....)


Pour le TCML, ouai, ça touche, et alors? Photo Ursula Perrier.

Je profite d’un dernier faux plat descendant pour repartir, gonflé à bloc, la densité des spectateurs augmente au fur et à mesure que je me rapproche de la ligne d’arrivée, j'exhibe fièrement mes quatre “chouchous” durant la traversée du dernier passage étroit, proche des spectateurs pour qu’ils acclament mon arrivée en sachant que c’est fini pour moi, ce 140.6 INN est derrière moi, les gens à droite tendent leurs bras pour que je leur claque un check, comme souvent dans ces moments là, une montée de larmes accompagne ce sentiment de plénitude absolue, ce moment furtif où cette onde indescriptible vient me traverser de la tête aux pieds, un demi tour à gauche, le speaker clame mon prénom alors qu'il s'affiche sur l’écran géant de l’aire d’arrivée, derniers 10 mètres j'écarte les bras, ça plane, cours en allant chercher les bras des spectateurs à droite, un temps de pause très court pour regarder l’arche d’arrivée en face de moi, la passer en marchant, lâchant un cri de satisfaction. 12h48min46 sec après le départ, la course est enfin terminée!



Tout peut maintenant se relâcher, médaille autour du cou, un bénévole invite Ursula à rentrer dans le parc d’arrivée pour prendre une photo devant un mur publicitaire de la course. Ma pose, celle d’un crucifié, résume à elle seule les moments difficiles de cette incroyable journée. Pourtant, j’exulte, heureux, léger, je vais incroyablement bien, c’est la fête!


Photo Ursula Perrier


Que dire de cette course, sur le papier, ça avait l’air plutôt “facile”, loin de l’ensemble des course format ironman que j’ai faite jusque là, puisque pour le moment la plus facile, c’était l’Embrunman qui est celle qui totalisait le moins de dénivelé positif à devoir parcourir sur l’ensemble des parcours vélo et course à pied. Donc, en théorie, ça devait passer plutôt bien  mais c’était sans compter sur les difficultés liées aux conditions de course des 3 premières heures. 


L’eau froide de la partie natation m’aura  certainement privé de certains atouts sur la partie vélo avec des jambes gardant les traces des crampes des 800 derniers mètres natatoires et de la transition. La chute à vélo et le problème mécanique ainsi que la perte passagère de niaque qui s’en sont suivis ne m’auront pas permis d’arriver à mes fins en termes d’objectif de performance. 

Il en reste néanmoins la satisfaction d’avoir été au bout de cette longue journée de sport. Avoir été entouré, supporté, dorloté...


Passage par la tente d’après course, Lionel arrivé une demi heure avant moi y est assis depuis un moment et déguste une assiette de ce que je pense être des pâtes. J’attends que les pizzas sortent du four. Je ne prends pas de bière, ayant eu quelques spasmes d’alerte de vomissement une minute avant, juste après l’arrivée.

Un stand propose de graver gratuitement la médaille avec mon nom et mon temps. Je n’y vais pas, en fait j’ai un peu honte de mon temps, et du coup, l’y graver au dos, je ne trouve pas ça une bonne idée. Quand à mon nom, jusque là, je sais que la médaille est à moi, donc, tout va bien.


Hugo nous rejoint, on débriefe un peu nos ressentis sur les conditions de course. 

Valérie arrivera un peu plus tard signant la première place des “independante”. C’est la grande classe!

Ursula et Popeye étant partis à l’appart et pour ne pas trop les faire attendre (on avait prévu de ressortir pour aller manger quelque part), je pars un peu rapidement. J’ai tout à coup très froid, étant resté en tenue de course trop longtemps sans me couvrir. 

Je quitte Hugo et Lionel et on convient de s’appeler pour voir où on mangera. 

Il faut encore que je récupère mes affaires, sac bleu et rouge, le check out du bike et que je rentre à l’appartement en vélo. 


Chargé de la sorte, le petit faux plat du trajet me paraît bien raide, la montée des escaliers, un Everest! Je dois m’arrêter au palier pour respirer et soulager les guiboles. 

Mince, personne n'est encore arrivé à l'appart? Sans téléphone, j'attends assis sur les marches de l’escalier qu’Ursula et Popeye arrivent. Cinq minutes plus tard, ils arrivent avec des cartons de pizzas, on appelle Lionel et Hugo pour convenir qu’ils nous retrouvent tous après à l’appart pour une pizza party improvisée.


Ca nous poussera jusqu’après minuit, on refera la course 100 fois, on parlera de nos expériences, de nos parcours et puis dodo!



On pique une tête le lendemain matin avec Popeye, on confirme c'est super froid! Photo Ursula Perrier.

Cala Sa Cova, à deux pas de l'Hotel.


Après la course, finalement pas trop de séquelles à part le steak sur la hanche et une petite douleur au genoux gauche mais surtout des inflammations au trapèze moyen, comme d’habitude.  


Place maintenant à la récupération puis à la préparation des courses à venir. Rien n’est encore sûr et arrêté, il faut voir comment se fera la récupération et comment vont réussir à se caser les séances d’entraînement. 


















































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