La ligne de sortie est là, je saute sur ma selle et glisse
salement en retombant à cheval sur la roue arrière, je me sens le clown de
service et ça fait mal mais je repars aussitôt et recommence cette fois plus
prudemment la même enjambée. Ouf, c’est posé, les pieds sur les pompes que les
élastiques maintiennent à l’horizontale, premiers tours de pédales, puis les
pieds dans les chaussures et les velcros fermés. C’est parti.
Je suis complètement gelé, j’ai l’onglet et mes bouts de
pieds sont insensibles. Je me souviens avoir eu froid l’année dernière mais il
faisait alors 14°C, nous en avons 6°C aujourd’hui. Ça promet !
Je pédale donc vite en pensant que cela me réchauffera.
Comme l’an dernier, la première montée est gavée de monde, je reconnais Jérémy
jurkiewicz (https://www.facebook.com/JurkiewiczTRI) qui est dans le public et
encourage les coureurs. Tout ça met du baume au cœur et les premières pentes se
gravissent sans efforts.
https://www.youtube.com/watch?v=t52jQaOcaRU
(le dos de Nico à la lecture 1min54 du film)
Les premiers virages s’enchainent et déjà on se retrouve en
balcon au-dessus du lac. La vue est magique, on voit que pas mal de nageurs sont
encore dans l’eau. Je discute avec pas mal de coureurs, le sujet reste
invariable, on se gèle !
L’un d’entre eux dispose d’un compteur avec
thermomètre, il affiche 6.4°C, je comprends mieux mon état, équipé comme en été
alors que sur mes entrainements, avec cette T°, j’aurais eu gants, veste
thermique, cuissard long, sous casque et sur-chaussures. J’espère que le soleil
arrive au plus vite pour me réchauffer mais arrivé sur Saint Apolinaire, on est
toujours à l’ombre et c’est le moment d’amorcer la bascule sur le lac de Serre
Ponçon. La descente est une vraie épreuve de résistance au froid. J’ai les
doigts complètement insensibles et la saisie des manettes de freins est plutôt
aléatoire, le passage du petit au grand plateau me demandera de m’y reprendre à
trois fois…je me pose des questions sur la suite du parcours, me mordant les
doigts de n’avoir pas prévu au moins un sous casque et une paire de gants. Vais-je pouvoir résister aux 188km avec ce froid ?
Je me demande vraiment ce que sera la température qui nous
accompagnera sur le reste du parcours.
Au détour d’un des derniers virages avant de rejoindre la
route le long du lac, le soleil fait enfin son apparition et les premiers
rayons sont effectivement très sensibles, les avant-bras le ressentent assez
vite et c’est hyper agréable.
Le corps n’est pourtant pas réchauffé, malgré les
900 premiers mètres de dénivelé sur ses 30 premiers km du parcours. Je
grelotte, je claque des dents. Mes cannes sont quasi anesthésiées, les pieds en
bois.
Le cheminement le long du lac est rapide, puis viennent la
traversée du pont et la remontée sur Savines. Les spectateurs sont là aussi
très nombreux et certains coureurs s’enflamment et attaquent comme des malades.
Pour ma part, je suis en mode « parcours long » gardant en mémoire
mon cheminement de l’an passé et voulant éviter un coup de moins bien dans la
vallée du Guil et surtout ne pas subir la montée de l’izoard.
Vient le rond-point des Orres, je sais que mon club de
supporter a prévu de s’y trouver et prévois d’y être attentif. On y arrive, la
foule est dense, j’entends des clochettes à droite (signe de reconnaissance,
Ursula les amène sur chaque course) mais en fait, ce ne sont pas les nôtres, je
vois Harald sur la gauche au dernier moment
….sans m’arrêter, je prends le
rond-point et monte à droite, drainé par le couloir discontinu sur presque un
Km des supporters hyper motivés qui créent une véritable haie d’honneur.
Certains font la hola, d’autres sont équipés de ponpons genre pompom girls, les crécelles et klaxons divers se mêlent au tumultes pour pousser de l’avant les mecs en vélo. C’est un des moments de la course qui laisse des souvenirs inoubliables et galvanise les corps et les esprits. C’est ce genre de sensation qui revient plus tard et permet parfois de tenir la séance d’entraînement quand c’est dur, quand un tour de vélo dans la grisaille et le froid devient interminable, quand on en a marre de courir seul comme un c…, quand on a du mal à boucler la séance de natation et que la lassitude se fait sentir, alors on repense à ces passages de courses extraordinaires, à la dernière ligne droite de l’arrivée, ce tapis bleu qui va nous éblouir, et on repart, animé à nouveau par ses vibrations, de celles qui donnent la chair de poule en pleine cagnasse !
Les Km qui suivent sont vallonnés et sans être durs,
s’étendent quand même jusqu’à Guillestre où quelques bosses font alors passer
sur le petit plateau. On avance avec quelques mecs, se doublant, passant devant
ou laissant passer.
Certains bon cyclistes
et mauvais nageurs attaquent et passent comme des avions, rattrapant le retard
pris dans l’eau. Mais seront-ils à la hauteur sur le marathon ? C’est ce
que j’essaye de me dire pour me tranquilliser face à ces dépassements. Pour ma
part, je joue la carte « vélocité » en essayant de ne pas puiser dans
les réserves. Les gorges du Guil arrivent, un léger faux plat montant et un bon
goudron permettent de rouler en position aéro à bonne allure. Le froid est
toujours aussi intense dans ces parties à l’ombre et mes pieds et doigts sont
toujours insensibles.
Quelques Km avant l’attaque proprement dite de l’izoard, ça
passe enfin au soleil et le corps se réchauffe enfin véritablement. La veste
coupe-vent peut être enlevée en roulant et fourrée en boule dans la poche
arrière du maillot. Jusque-là, l’alimentation a été régulière avec une barre
toutes les 45 min environ, le bidon par contre a peu été touché, il est encore
à moitié plein je n’ai encore pris aucun bidon des ravitaillements placés sur
le parcours. La sensation de soif n’est vraiment pas de mise et même si on sait
qu’il faut une gorgée d’isotonique environ tous les ¼ d’heure, la T° est telle
que les gorgées sont vraiment réduites. Une nouveauté cette année, isostar est
présent sur les ravitaillements et je prends quelques barres pour varier avec
les miennes mais surtout pour pallier au manque car dans l’empressement de la
première transition, quelques barres sorties de mes poches à l’enfilage du
maillot ont été égarées sur l’aire de transition et ne sont pas revenues dans
les poches. Au lieu de 5 barres, plus que 3 sont présentes. Merci Isostar,
d’autant plus que leurs barres sont vraiment pas mal en goût et en consistance.
Le cheminement depuis l’attaque du col est cruel, dès qu’on
quitte la vallée du Guil, à gauche vers Arvieux, les premiers lacés se font
raides. Une fille dossard n°41 me passe sans difficultés, la nana est en pleine relance, et
paraît d’une facilité déconcertante, inutile de vouloir s’accrocher. Suivent
ensuite des pentes régulières d’abord à 6.5% puis sans relâche entre 8 et 9% de
moyenne sur les pancartes des Km qui suivent jusqu’au col. La route ne lache
rien, uniformément droite avec des passages compris entre 7% et 10% de pente,
mais la largeur de la vallée donne un sentiment de plat ce qui mine le moral
car on a l’impression de ne pas avancer sans vraiment comprendre pourquoi, et
ce, même si on connait l’endroit et si on s’y attend.
La partie la plus rude pour moi est juste à la sortie de
Brunissard, la pente à 12% est cruelle et avant d’attaquer les lacets qui nous
propulsent au-dessus de la vallée comme sur une véritable rampe de lancement.
Là aussi les spectateurs sont assez présents et donnent de la voie pour nous
encourager.
Les lacets s’enchaînent et je gère quand même mieux que l’an
dernier, sans avoir l’impression de subir mais je ne suis pas dans un bon jour.
Un gars sur le côté nous a compté et m’annonce « 269 ». Sans me faire
d’illusion sur mon classement, je suis pourtant peu réjoui de ce chiffre. Un gars
avec qui je roule depuis quelques lacets, non inscrit à la course mais suivant
un de ses poulains me rassure quand je lui dis « 269, peu mieux
faire » avec une déception sûrement perceptible dans l’intonation. Il me
dit qu’il y en a quand même plus de mille derrière et que pour un amateur ça
reste respectable. Ca ne me permet pas pour autant de positiver. C’est l’amorce
d’un état d’esprit plutôt noir qui s’installe en succession d’un ressenti mitigé
par rapport au froid qui m’a transit sur les 60 premiers Km de ce parcours. Le
même type roulera avec moi jusqu’à la ligne droite menant à la case déserte. Il
me racontera tout son palmarès, son top 10 sur l’Altriman, pour conclure
qu’Embrun, c’est du pipi de chat…passons. A ce moment, un hélico rouge et blanc
vient flirter avec la route, il suit des coureur 100m en avant, le son est
assourdissant et le souffle du rotor est perceptible.
La porte latérale est
ouverte et un mec semble prendre des photos ou filmer. Il suivra comme cela un
long moment, jusqu’au premier lacet de la dernière rampe menant au col.
Ferais-je parti de ceux fixés sur la pellicule ?
Les trois derniers lacets menant à l’Izoard se franchissent
bien, mieux que l’année passée, pourtant, de mémoire, mon comparo. avec l’heure
de passage de l’an dernier me laisse penser que j’accuse un retard de 10min.
environ, ce qui n’est pas pour me réjouir. J’ai l’impression à ce moment que je
régresse dans le classement et ressens une espèce de sentiment de tristesse, au
lieu d’en profiter un max et de juste apprécier ces instants tant de fois
imaginés pendant les entraînements.
La course, c’est aujourd’hui. Pourtant, je n’en profite pas
comme je devrais, assailli par des pensées négatives qui prennent le dessus de
plus en plus. Mes objectifs, au combien naïfs, s’envolent en fumée, j’ai le
moral dans les chaussettes. Je me demande même ce que je fous là à pédaler
comme un gros débile.
Le ravito perso. est disponible au col, quelques barres et
un bidon plein. Le premier n’est pourtant pas encore vide. Incroyable !
100km avec ¾ d’un bidon, là où à Montpellier j’en bois 3 sur la même distance.
La température n’aide pas à s’hydrater, quand l’eau du bidon est à 6°C ou 7°C
et qu’on gèle.
La veste coupe-vent est vite enfilée puis c’est la longue
est belle descente sur Briançon. Les premiers lacets sont serrés et il faut
garder toute son attention pour ne pas faire d’erreur d’appréciation et gérer
trajectoire et vitesse. On est un groupe de quatre à descendre en même temps.
Les virages s’enchaînent et on se rapproche de Cervières. Le
village passé, un vent de face commence à faire son apparition et la
température est toujours aussi basse. Je dois faire une pause pipi un moment,
je constate que des ¾ de bidon bus, le corps n’aura quasiment rien gardé. Je
n’ai quasiment pas transpiré.
Arrivée à Briançon, la direction du sud est prise et le
constat d’un vent de face fort est régulier est fait. Ce vent n’est pas là pour
nous arranger, il souffle déjà alors qu’il est d’habitude présent seulement sur
les derniers 40 Km de course. Il faudra compter sur lui pour les derniers 70K,
on va morfler !
La partie de route vers Vallouise est monotone mais vite
absorbé, on bifurque alors à droite, quittant le nationale pour reprendre des
petites routes de montagnes. Une première bosse avec le passage des Vigneaux est
là aussi assez vite avalée, j’attends le KM 140 et la terrible cote du Pallon. Je
me réchauffe bien sur cette partie et quitte la veste coupe-vent.
La cote du Pallon arrive, juste après une petite descente,
je l’ai bien appréhendée et ne fais pas d’erreur de vitesses comme l’année
passée. La cote est raide, longue ligne droite de 2Km avec 12% de pente moyenne
(passage à 16%). Tout le monde est droit sur les pédales. J’alterne de la
position assise en 34/28 à des relances en danseuse en 34/26. Le public bien
présent fait une fois de plus prendre la poudre d’escampette à certains, une
fille me double, bien assise en tirant du gros, je n’ai pas son N° de dossard.
Malgré mon humeur maussade, la rampe est mieux négociée que l’an dernier, ça
n’est pas aussi long et mes cuisses répondent encore bien, sans être dans le
rouge. C’est normalement un endroit très chaud et cette année, pour le coup, on
n’en souffrira pas.
Dans la descente qui suit j’entends une touriste Allemande
dire en Allemand « mais comment arrivent-ils à trouver autant de gens
intéressés par faire ces triathlon bizarres », ça m’interpelle, je me pose
aussi la question.
Il ne reste à ce stade de la partie vélo plus que 48 KM à
avaler, mais il faut s’en méfier, surtout aujourd’hui avec un vent de face qui
n’a de cesse que de se renforcer. Sur cette partie, un groupe se crée (à distance règlementaire,
j’insiste). Deux gras et une fille (N°20). J’apprends qu’ils sont italiens et
on se plaint mutuellement du vent. On se dépasse, laisse l’autre passer pour le
redoubler dans 2 Km etc, comme ça jusqu’au Pont Neuf où, après ces dernier KM
qui ne semblent plus vouloir se terminer, on arrive tout d’un coup à Embrun,
comme par enchantement. Une pensée pour Michel Blondel qui suit peut-être le
live depuis chez lui mais cela ne me permet pas de retrouver un état d’esprit
positif. Les « fait toi plaisir » me paraissent aujourd’hui tellement
loin de mon ressenti, je me complets à broyer du noir et n’ai pas le recul pour
en sortir en bottant au cul une fois pour toutes ces idées débiles pour opter
vers un état hyper vitaminé. Je sais qu’il m’en faut des fois peu pour basculer
d’un état à un autre et un tout petit rien permet parfois de sortir d’une
espèce de léthargie pour retrouver une attaque, une niaque, l’envie d’en
découdre. Mais aujourd’hui, je laisse faire, les bras ballants, un mental de
méduse !
Le Pont Neuf passé, on sait qu’il ne reste plus que le
Chalvet, « La Bête » qui fin de nous croquer si la force se fait
timide. Ce dernier témoins des forces qu’il me reste, me permet pourtant d’afficher
un réservoir encore relativement rempli, ne subissant pas sur toute la ligne,
même si je sens d’avantage les quelques relances dans les parties les plus
raides. Dans un des premiers virage, j’entend « allez Natureman » (je
porte un maillot Natureman sans manches ) c’est Aline Choretier et
Alexandra Louison (http://alexandra-louison.onlinetri.com/)
qui sont là en spectatrices et profitent du décor. Ca fait chaud au cœur.
Un ravitaillement
nous attend en haut, avant de basculer définitivement et pour la dernière fois
sur le parc de transition près du plan d’eau. Comme prévu, j’en profite pour
bien m’hydrater et manger une barre, en gardant tout de même assez d’attention
sur ce parcours truffé d’embûches, à courbes traîtresses et au revêtement plus
que moyen.
Les derniers virages approches, le passage devant le camping des
Tourelles me rappelle l’heure incongrue à laquelle je l’ai quitté ce matin et
je me demande quand est ce que j’aurais le droit d’y retourner pour dormir et
surtout en quel état.
Les dernières pentes, la foule se fait plus dense, on entend
le vacarme de la sono. Sur le parc de transition, je vois bientôt le bleu
intense du tapis bleu qui en recouvre des centaines de m², il est temps de
défaire les velcros, sortir les pieds des chaussures avant le virage à 180° qui
ouvre la perspective de l’entrée dans le parc et aussi celle de la ligne
d’arrivée
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